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Album de Daven Keller - Réaction A

Sortie le 28 avril 2008




« Désormais solaire, beaucoup moins scolaire, moins à l’Ouest, plus épais, plus physique… » Daven Keller, remercions-le, facilite grandement la tâche du biographe chargé de faire les présentations. Demeure toutefois un grand mystère tout entier résumé par ce « désormais » liminaire : désormais quoi ? Nous sommes-nous déjà croisé quelque part ? Dans une autre vie sans doute ? « Je suis méconnaissable » poursuit-il sur Brune Nazareth, tandis que sa voix, bien qu’hip-hopisée, nous rappelle vaguement quelqu’un. Oui, mais bon, ce n’est pas lui. Si ? Ça alors…

D’autres précédents K de métamorphose (Kafka, Katerine…) passeraient facilement en comparaison pour d’aimable soirées déguisement. Levons donc le voile : il n’y a pas si longtemps encore, Pierre Bondu se distinguait sans forcer de l’ordinaire de la chanson pop française. Distinction semblait d’ailleurs un mot inventé pour lui. Ses deux albums (Ramdam en 99 et Quelqu’un quelque part en 2004) auront ajouré une personnalité d’auteur-compositeur-arrangeur jamais somnolente, sans cesse en recherche de nouvelles pistes plus ou moins glissantes, en proie à une perpétuelle effervescence émotionnelle d’où émergeaient des chansons moins sages, plus troubles, que leurs apparences. Cela ne suffisait pourtant pas à satisfaire les désirs d’évasion toujours plus pressants de ce garçon qui redoutait l’emprisonnement artistique de la pop et son confort trompeur.

Refaire en outre ce qu’il avait admirablement accompli, notamment sur son second album - de belles chansons romanesques arrangées avec faste et subtilité - ne lui apparut pas comme la plus audacieuse des destinés. D’autres avant lui, à commencer par Bowie, ont su à un moment s’inventer un double qui irait sous la lumière à leur place tout en y révélant, et c’est là tout le paradoxe, des choses intimes jusqu’alors tamisées par la timidité ou l’autoprotection. Toute prétention bue, il y avait un peu du souvenir adolescent de Ziggy Stardust dans cette métamorphose en Daven Keller. Mais Pierre Bondu va encore plus loin, car chez lui ce dédoublement était devenu une sorte de nécessité vitale. « Je ne me supportais plus » dit-il carrément lorsqu’on l’interroge sur les raisons profondes de ce changement. Comme dans la littérature ou au cinéma, l’auteur qui ne triche pas fait corps avec son travail, sinon il fait du spectacle. Pierre ou les ambiguïtés comme l’a écrit Melville (Herman), le Deuxième souffle comme la mis en scène Melville (Jean-Pierre), et Bondu a patiemment dénoué ses nœuds intérieurs en suivant une analyse dont le résultat n’est pas sans rapport avec ce nouveau disque si explicitement intitulé Réaction A. Un autre fait, tout aussi important quoique plus souriant, est intervenu dans la gestation de ce projet.

En collaborant avec son vieux complice Katerine sur l’album Robot après tout, dont il a co-signé le délirant V.I.P, Bondu déjà un peu Keller s’est convaincu que la libération viendrait sans doute par le corps. Sa musique, déjà, entamait ce virage : plus physique, moins à l’Ouest (entendez moins rêveuse, plus nerveuse), désormais solaire, donc. « J’en avais marre de la mélancolie » résume cet admirateur de Justin Timberlake, un blanc-bec longiligne comme lui qui a su devenir la sex-machine planétaire que l’on sait. D’emblée sur Indigène, on reconnaît l’influence du funk tribal et minimaliste à la Timbaland et il faudra toutefois plusieurs écoutes pour apprivoiser un tel carambolage d’informations. Talk over syncopé, vocoder, beat assaillant et, surtout, goût du paradoxe, des oxymores musicaux : la guitare façon Prince de Freaks qui croise un vieux banjo country, un carnaval de samba et une nuée magique de cordes au beau milieu de l’électro-funkisant Désormais solaire. Si Daven Keller doit quelque chose à son marionnettiste, c’est à travers cette science des arrangements qu’on en reconnaît l’inimitable manipulation. Passé l’effet de surprise que constituent les quatre uppercuts placés à l’entrée de l’album, on n’en est pas au bout, des surprises.

Parti en vrille, l’album se ménage quelques tournants non moins épineux : une espèce de blues processionnel et fataliste (Aujourd’hui comme demain), un Paranoïaque qui rend hommage aux productions eighties d’Arthur Baker, cet Hallali up-tempo qui remonte encore plus loin dans le temps, à cette époque où Ennio Morricone était l’ornementiste pop le plus percutant du circuit. Daven Keller est imprévisible, il s’autorise même en plage 8 un sketch hilarant dont on vous laisse la surprise. Avant une double offrande finale somptueuse, un diptyque clairement américain (Outre Atlantique et L.A Californie) où le piano, les cordes, les bruissements des villes s’entremêlent dans une rêverie jet-laguée qui procure à l’ensemble de l’album l’apparence d’un long voyage sans temps morts, où aux vives turbulences finit toujours par succéder la beauté planante d’une quiétude enfin trouvée. Réaction A s’entendra évidemment à rebours. A réaction.

Daven Keller a déjà attaché sa ceinture.


Tracklist :

- Indigène
- Désomais solaire
- Brune Nazareth
- Freaks
- Aujourd’hui comme demain
- Paranoiaque
- Hallali
- Interlude
- Outre-Atlantique
- L.A.California

Mercredi 27 Février 2008 - 12:49
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