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Album de Jeff Le Nerf - Tout ce que j'ai


Grenoble n’est pas Paris… Ni Atlanta… Jeff Le nerf apporte le son du Sale Sud-Est, a remplacé son micro par une scie à métaux, ne pratique pas l’américanisme à outrance, et ne supporte pas le superficiel, Loin de là. Le Nerf est en somme un mec normal, Quoique…



Quand Oxmo Puccino, un de ses rappeurs favoris, rappait en 1998 “20 ans et l’impression d’en avoir 40”, Jeff Le Nerf avait 16 ans et sa rancœur et lui se sentaient directement concernés par cette rime. Judicieusement renommé Le Nerf à l’époque des clashs rap, et même Charles Bronson à ses touts débuts, Jeff Le Nerf n’est pas du genre à livrer une image d’Épinal de sa ville de Grenoble. Les stations de ski où tout est blanc comme neige ne réussiront pas à cacher le parcours chaotique de ce fils de divorcés : “Même habitant là-bas, je ne sais pas mieux skier qu’un Parisien ! Grenoble est en bas de la montagne, le ski ce n’est pas la mer, il faut avoir de l’argent pour y aller. On est loin du paradis, ma ville est très polluée, avec beaucoup de quartiers où j’ai vécu ! Je suis un enfant de Grenoble ! J’ai aussi fait beaucoup de foyers dans le Rhône Alpes et je rentrais le week-end à la téci. De 16 à 24 ans, j’ai été un vagabond. Tout ça forge un caractère.”

Jeff rappe, dans 36 quai des horreurs,“La rue nous éduque même alors qu’elle n’a même pas le BAFA”, mais avec le recul nécessaire pour plaider coupable. Le discours du “c’est pas moi, c’est les autres” n’est pas dans sa tête. “Je m’en prends à moi-même, mais en même temps, j’ai des raisons. J’assume complètement le fait d’avoir été en marge. J’ai vu comment ça se passait dans l’institution éducative, comment la jeunesse est traitée. Je me suis retrouvé dans des bureaux de juge dès l’âge de 7 ans alors que je n’avais rien fait. J’ai donc des raisons d’avoir une dent contre le système.”

“Les blattes ont le cafard” et des Générations “Rien à foutre” se créent ainsi avec des bombes dans la tête. Certains se noient dans l’alcool et les drogues douces, la même pour Jeff Le Nerf plus jeune et son premier collectif Collalshit. “Quand on l’avait formé, les gens étaient choqués par le nom car ils croyaient qu’on revendiquait ça, mais non. C’était une sonnette d’alarme, car si nous n’avions pas l’alcool et le shit, on aurait déjà fait la révolution depuis longtemps. Ça m’a beaucoup apaisé et fait perdre du temps, heureusement pour la société ! Et quand je rappe “Dis à François Bayrou qu’il faut tous nous gifler”, derrière ça, je pose une vraie question car on ne se demande jamais pourquoi le petit gamin avait volé le portefeuille de Bayrou lors d’une de ses visites en banlieue ? On ne s’attaque jamais aux raisons des problèmes.”

Avec son collectif, Jeff Le Nerf s’est démarqué très vite des autres rappeurs. Des cassettes ont vite atterri sur les bureaux des médias et des labels, tout en continuant par ailleurs à s’associer à tout ce qui portait le sigle hip hop dans sa région Rhône Alpes. Mais ironie du sort, ce n’est pas à Paris qu’il rencontre l’homme qui va le sortir définitivement de l’ombre, mais à Grenoble ! “J’avais un label CH2 Prod et on démarchait avec nos trois mixtapes et un maxi qui ont bien été accueillis. On a croisé Kool Shen à cette époque après un concert dans ma ville ; et là, je vois juste un mec de NTM que j’écoutais comme un ouf plus jeune, je lui donne ma mixtape pour qu’il l’écoute seulement ! Deux semaines après, il m’a rappelé car il préparait un volume de Streetly Street, j’y suis donc allé étape par étape. Je me suis dit qu’il fallait que je brûle ça pour espérer quelque chose derrière ! De l’eau a coulé sous les ponts, on a appris à se connaître, je continuais de lui envoyer des morceaux régulièrement. J’avais confiance car il m’avait fait comprendre que ça se ferait, mais pas pour tout de suite.“

La signature chez IV My People se fit et Kool Shen l’amena sur tous ses projets, comme la bonne expérience d’écriture sur le film Dans tes rêves et la sortie de son premier street cd Les Nerfs à vif, fin 2005. Aujourd’hui pour Jeff Le Nerf, la page IV My People se tourne, un nouveau départ s’annonce, toujours avec Kool Shen, mais en formation réduite avec l’appui du rappeur Salif, tous trois chez AZ/Universal.

Jeff écrit pour lui, c’est un besoin. Certains rappent pour se dépenser, se défouler, mais pour lui, c’est en quelque sorte une thérapie. Et l’écriture est à l’image de ce mec normal : sobre, directe et poignante ! Ce qui intéresse Jeff, c’est ce qu’il y a à l’intérieur d’une personne. Cette personne, c’est lui particulièrement, sans jamais tomber dans le misérabilisme. Avec un père sicilien et une mère libanaise, Jeff a hérité d’un tempérament affirmé, tout en l’éloignant d’un américanisme outrancier quand il rappe.

La plume reste en roue libre et les techniques de flow ne sont jamais en veille. Ses rimes fracassantes télescopent les sentiments. Jeff Le Nerf réussit à faire groover la poisse avec un groupe imaginaire qu’il a créé de ses propres maux avec la tristesse à la guitare sèche, la rage de vaincre à la rythmique et les touches de piano, chacune une parcelle de sa vie d’indressable. “Je me lâche, ça fait du bien et ce n’est surtout pas calculé. Et je ne vais pas raconter une histoire triste sur un son délirant qui me plaît ! Moi je rappe français ! Je ne veux pas m’enfermer dans une case rap de rue ou rap comique. Je peux autant faire des morceaux qui font sourire que d’autres qui font réfléchir. Je peux avoir un côté introspectif et un autre plus taquin, cynique.”

En effet, entre des morceaux tels Jeff le nerf est-il fou?, véritable réflexion sur la folie dans tous ses aspects, Chez Moi ou Génération, le Grenoblois apporte aussi un soupçon de déconne dans un univers de textes bruts comme le déluré Edouard Sirkoza. Mais attention, toute ressemblance avec des personnes ayant existé, serait purement fortuite ! “Quand tu réfléchis bien, on peut reconnaître une bonne partie de nos hommes politiques. Il s’appelle Edouard comme Balladur, il parle de pots de vin comme… Plein d’autres ! Ce morceau a 3 ans et à la base, ce n’était même pas du second degré ! C’était le début de la tolérance zéro avec un flic par personne. Un véritable Etat policier… ”

Et pour appuyer ses ambiances éclectiques, il s’est seulement concentré avec ses producteurs de toujours Ko et Pedro, artisans de la mélodie tapageuse à souhait et des rythmiques ciselées au millimètre tels les crânes découpés par le mauvais Sylar dans la série Heroes. “Ils sont très larges dans leurs palettes, je n’ai eu qu’à piocher. Ils me connaissent très bien. Je n’ai pas pensé spécialement à une couleur d’album, même si j’ai équilibré un peu. Je voulais un album large, comme a été ma vie.”

Qui dit vie large, dit souvenirs, leçons de vie… Le Nerf n’a donc pas eu besoin d’invités pour combler les trous : “J’avais déjà 50 solos à placer pour 15 plages. Avec les featurings, ça ferait un album super long. Je ne veux pas qu’on dise qu’il est allé là et là prendre des invités afin de vendre des disques. En plus, j’ai fait pas mal de featurings notamment sur tous les derniers projets IV My People : je voulais rapper avec un mec des NTM, c’est fait, avec Oxmo, Salif, Sinik et Dadoo aussi… Et puis pas de meuf pour chanter mes refrains, j’y vais avec mes couilles et mon caractère de clasheur !”

Jeff a souvent arrêté le rap, “cinq, six fois” révèle-t-il. “La dernière fois, c’était il y a un an, l’album était en court… Mais que cela ne marche pas, ne me fait pas flipper pour autant, il faut savoir relativiser.” La pente a été remontée. Malgré tous les aléas de la vie d’apprenti artiste, il dit “avoir sorti son micro de la merde pour en faire de l’or”…

Rap déterminé (“Mon album ne s’appelle pas Tout ce que j’ai pour rien !”), assemblage de rimes destructrices. Partisan d’un rap poignant, à la tête haute, Jeff Le Nerf n’est pas venu pour faire seulement du bruit au démarrage…

Voici donc un “Very Irritable People” risquant de devenir un Very Important People grâce au premier jus d’un cépage qui n’a pas fini de nous enivrer.

Dimanche 28 Octobre 2007 - 21:46
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