Connectez-vous S'inscrire

Anna Netrebko & Rolando Villazon - Duets

Les «Jumeaux de Rêve» dans de Grands Duos d’Amour - Depuis le 5 mars 2007


Où en serait l’opéra sans ses duos entre soprano et ténor? Que le duo soit conflictuel ou larmoyant, d’un enthousiasme joyeux ou d’un érotisme franc, c’est l’entrelacs de deux voix de haut vol qui donne à l’opéra son cœur émotionnel. Comme le dit Rolando Villazón: «Lorsque l’opéra montre deux jeunes amants sur scène qui sont prêts à mourir l’un pour l’autre, le public doit sentir leur passion.»



La séduction vocale est d’autant plus grande si la prestance physique est à l’avenant, et à cet égard la soprano russe Anna Netrebko et le ténor mexicain Rolando Villazón sont idéaux. Dans le New York Times, Anthony Tommasini jugeait Netrebko «ravissante» et Villazón «éblouissant», tandis qu’Alex Ross, dans le New Yorker, estimait qu’ils étaient «deux chanteurs comparables à des stars de cinéma». Dans Opera, Martin Bernheimer les a simplement qualifiés de «jumeaux de rêve».

Netrebko et Villazón se sont en effet imposés comme le nouveau tandem lyrique de rêve en chantant La Traviata de Verdi au Festival de Salzbourg en 2005 (leur interprétation est pré­servée sur CD et DVD par Deutsche Gram­mophon). Depuis lors, ils ont conquis les scènes du monde entier: dans Roméo et Juliette de Gounod à Los Angeles, dans Ri­goletto de Verdi au Metropolitan Opera de New York (sous la direction de Plácido Domingo, qui s’y connaît en raffinement vocal), et dans Manon de Massenet à Los Angeles à l’automne dernier (sous la baguette de Domingo, encore une fois). Dans Manon, d’après le Berliner Morgenpost, «l’alchimie de Netrebko avec Villazón a provoqué des étincelles cosmiques».

Amour sacré et profane
Il est clair pour quiconque a assisté à leurs concerts communs qu’ils n’ont pas besoin de tous les artifices du décor et de la mise en scène pour faire jaillir ces étincelles. Sur une scène de concert, sans costumes ni accessoires, et avec l’orchestre parfaitement visible, Netrebko et Villazón nous persuadent encore qu’ils sont les personnages, pris dans le désarroi qu’évoque la musique. Cette anthologie de duos passionnés illustre leurs talents impressionnants de dramaturges vocaux, tout particulièrement dans la scène centrale de Manon de Massenet. Au cœur de l’opéra se trouve l’amour impossible de Manon et du chevalier des Grieux (rôle dans lequel Villazón a fait ses débuts européens, à Gênes, en 1999). À différents moments de l’opéra, les deux personnages s’apprêtent à consacrer leur vie à Dieu, mais l’amour purement humain finit par l’emporter. Nous les rejoignons tandis qu’ils se rencontrent devant la chapelle du séminaire où des Grieux, décidé à entrer dans les ordres, vient de prononcer un sermon. Au début, il essaie d’éloigner Manon, mais, tandis que l’orchestre fait écho à leur tourment émotionnel, ils tombent bientôt dans les bras l’un de l’autre. Leur bonheur se révèle néanmoins éphémère: arrêtés pour avoir triché au jeu, ils sont emprisonnés. C’est seulement à la fin de l’opéra qu’ils sont réunis; mais Manon, gravement malade, meurt dans les bras de des Grieux.

L’opéra pour jeunes amants
L’opéra donne rarement aux sopranos et aux ténors un parcours facile. Dans La Bohème de Puccini, la mort hante le couple voué à sa perte tandis qu’il saisit de brefs moments de joie; après une passion tourmentée, Rodolfo et Mimì semblent sur le point de trouver le bonheur, mais la consomption dont souffre Mimì tout au long de l’opéra finit par l’emporter. Nous rejoignons le couple à la fin de l’acte I, dans la mansarde où ils vivent pauvrement. Les deux héros se sont à peine retrouvés quand Puccini confie à chacun d’eux un air sensationnel; puis, dans «O soave fanciulla» («Ô exquise enfant»), l’extase de l’amour nouveau les engloutit. À la fin du duo, ils partent tous deux rejoindre leurs amis dans l’effervescence du café Momus. Pour le moment, tout va bien. Comme le dit Netrebko, «La Bohème est faite pour les jeunes gens qui sentent vraiment l’histoire. Et nous nous y intégrons parfaitement.» Villazón est du même avis: «Anna met une énergie et une imagination spéciales dans le personnage de Mimì. Nous avons chanté l’opéra ensemble à Saint-Pétersbourg au Théâtre Mariinski. C’était la première fois que je chantais dans la ville, la première fois que je travaillais avec [Valery] Gergiev. Nous avions une seule répétition avant la représentation. Je dois dire que ce fut un grand succès: les gens en parlent encore.» Netrebko connaît bien le Théâtre Mariinski. Après y avoir fait ses débuts en 1994, elle y chante régulièrement depuis lors; mais elle a été surprise par la réaction à l’in­terprétation de La Bohème qu’elle a donnée avec Villazón: «Le public de Saint-Pétersbourg aime la musique, mais en général il ne se déchaîne pas: il reste plutôt poli. Après ce duo, il y a cependant eu des applaudissements interminables, comme je n’en avais jamais vu. C’était fantastique.»

Folle du jeune homme
Dans Lucia di Lammermoor de Donizetti, la mort de l’héroïne est encore plus douloureuse. Lucia aime Edgardo, ennemi juré de sa famille, mais son frère la contraint à épouser un homme qu’elle n’aime pas. Affolée, elle tue son mari et, après avoir erré sur scène dans son célèbre air de la folie, disparaît pour mourir seule. Dans le duo qu’on entend, Lucia et ­Edgardo échangent des bagues au début de l’opéra et se jurent un amour éternel. Des bribes mélodiques de cette rencontre reviendront hanter ­Lucia dans sa scène de la folie; ici, il semble cependant qu’elle et Edgardo puissent encore parvenir au bonheur.

Attiser les flammes de la passion exotique
Si Lucia se passe en Écosse, Les Pêcheurs de perles de Bizet nous em­mènent plus loin, à Ceylan (Sri Lanka), mais le cadre est moins important que les dons mélodiques du composi­teur. Curieusement, le numéro le plus célèbre de l’opéra est un duo pour ténor et baryton, mais Bizet ne néglige pas pour autant de donner son dû au couple ténor (le pêcheur de perles Nadir)/soprano (la prêtresse vierge Leïla). Nadir aimait déjà Leïla bien avant le début de l’opéra, mais a juré de renoncer à son amour par amitié pour Zurga (son partenaire dans le duo ténor-baryton). À l’opéra, ce genre de renoncement n’est jamais que provisoire, et lorsque Nadir ­revoit Leïla, son amour se réveille, bien entendu. On les entend tandis qu’ils attisent les flammes de la passion; au départ, la voix de Nadir nous parvient de loin, mais, tandis qu’il s’approche, Leïla est de plus en plus fébrile. Elle essaie de résister, mais en est incapable, et le duo se termine dans une joyeuse célébration du «doux moment» qu’ils vivent. Le héros ténor et l’héroïne soprano sont, pour une fois, réunis à la fin de l’opéra, mais non sans de nombreuses difficultés en cours de route: au moment où l’opéra approche de son terme, on prépare un bûcher funéraire. Nadir et Leïla, qui s’ap­prêtent à mourir dans les bras l’un de l’autre, sont sauvés par l’intervention inattendue de Zurga à la dernière minute. Les amis sont là pour cela!

Succès garanti
Roméo et Juliette n’ont évidemment pas cette chance. Roméo et Juliette de Gounod est sans doute l’opéra le plus célèbre fondé sur la pièce de Shakespeare. Anna Netrebko s’était déjà fait connaître à Los Angeles avec son interprétation de Lucia lorsqu’elle chanta avec Villazón dans une nouvelle production au Los Angeles Opera en 2005. James C. Taylor, rendant compte des représentations dans Opera, écrivit que la première était «une soirée vouée au chant, au plaisir de voir deux jeunes amants maudits joués par deux jeunes stars si agréables à regarder». Le Los Angeles Times pourrait avoir mis le doigt sur le secret de leur succès dans Roméo et ­Juliette: «Ils incarnaient des amants non seulement jeunes et beaux, mais crédibles – quelque chose de rare dans un monde où l’on sacrifie souvent la crédibilité au profit des voix magnifiques.» Mais laissons le dernier mot à Anna: «Notre énergie vient d’une musique réelle, d’une interprétation réelle, d’une passion réelle.» Telle est la recette du succès du couple.

La grande erreur de Gilda
Rigoletto de Verdi est le seul opéra représenté ici où le principal rôle de ténor soit confié au vil personnage de l’œuvre: le Duc est un coureur invétéré, dont les frasques n’apportent que malheur dans leur sillage. Qui pourrait résister à un homme capable de chanter le clou du spectacle, «La donna è mobile»? Certainement pas Gilda. Pour son plus grand malheur, le Duc s’intéresse à elle (ignorant qu’elle est la fille du bouffon de sa cour, Rigoletto). Juste avant leur duo de l’acte I, Gilda parle à sa dame de compagnie Giovanna d’un jeune homme qui a attiré son regard à l’église. Soudain, le jeune homme lui-même entre précipitamment, et la couvre de protestations d’amour. «Je suis Gualtier Maldè, un pauvre étudiant», lui dit-il, mentant effrontément. Gilda est conquise, et tous deux chantent dans l’extase amour et fidélité. Le Duc se désintéressera bientôt de Gilda, mais elle lui restera fidèle jusqu’à la fin – erreur qu’elle paie de sa vie.

Voir la lumière
Pour compléter leur anthologie, Netrebko et Villazón se défient l’un ­l’autre dans un duel linguistique: chacun chantera dans la langue maternelle de l’autre. L’opéra russe choisi par Netrebko est Iolanta de Tchaïkovski, son dernier opéra, donné à l’origine au même pro­gramme que son ballet Casse-noisette. L’opéra, qui se passe dans la Provence du XVe siècle, ­raconte les amours de Vaudémont, chevalier bourguignon, et de Yolande, fille du roi de Provence, qui ne comprend pas que sa cécité la met à l’écart des autres. Elle ne peut re­couvrer la vue que si elle aspire à la ­lumière, et, pour cela, elle doit se rendre compte qu’elle est aveugle. Dans leur duo, Vaudémont et Yolande débattent pieusement des saintes vertus de la lumière, et elle commence à comprendre ce qui lui manque. Après diverses épreuves et tribulations, Vaudémont et Yolande, maintenant capable de voir, sont autorisés à se marier.

Désir sous le soleil espagnol
Bien qu’on dise souvent que seuls les chanteurs russes peuvent chanter correctement en russe, Anna Netrebko affirme: «Même pour un Russe, ce duo est difficile. Mais Rolando a été fabuleux. Je suis très fière de toi, ­Rolando, de ton russe, de ton style et de ta voix.» Villazón lui rend le compliment en demandant à Netrebko de se joindre à lui pour un duo de Luisa Fernanda, du compositeur espagnol Federico Moreno Torroba. ­L’œuvre, qui date de 1932, est une zarzuela, forme espagnole d’opérette qui mêle chant, danse et texte parlé. On n’entend guère de zarzuelas en dehors de l’Espagne et du Mexique, mais Villazón, qui a remporté le prix Zarzuela au Concours Operalia de Plácido Domingo en 1999, en comprend manifestement les exigences stylistiques. Quant à Luisa Fernanda, le duo fait entendre le rôle-titre et son fiancé, Javier, qui a été blessé au combat. En son absence, elle a accepté d’épouser un propriétaire foncier local, mais comprend maintenant que Javier est le seul homme qu’elle peut ­aimer. «J’ai entendu le maestro Domingo chanter l’œuvre à Madrid, ­raconte Villazón, et lorsque ce duo est arrivé, je me suis dit aussitôt: “Ça y est.” Quand j’ai parlé ensuite à Anna, je lui ai dit: “Il faut que nous enregistrions ce duo.” “Très bien, dit-elle, mais il faudra m’aider avec l’espagnol”, bien je ne pense pas avoir eu besoin de le faire.» «Peut-être que j’étais espagnole dans une autre vie», dit Netrebko avec un sourire. «Eh bien, peut-être que j’étais russe», répond Villazón.

Un joli cocktail linguistique

Netrebko et Villazón savourent manifestement cette occasion de mettre à l’épreuve leurs facultés linguistiques. Comme dit Villazón: «Nous voulions inclure une pièce dans la langue que chacun de nous parle. Pour moi, c’est l’espagnol, pour Anna, c’est le russe. Mais nous avons également choisi des duos en français et en italien. Alors nous avons de la tequila, de la vodka, de la grappa et . . . du Bordeaux pour la France. Voilà!» Comme dit Netrebko: «Quel merveilleux cocktail!»

Vendredi 16 Mars 2007 - 17:14
sur cette page