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Booba - Lunatic




Au-delà du microcosme du hip hop, Booba touche tous les publics, imprègne de sa prose vénéneuse toutes les strates sociales. Sa capacité à se réinventer, à créer son propre mythe, nonobstant les modes et les tendances, en font une rock star en puissance. « Rock star ? Peut-être par mon côté anarchiste, je-m’en-foutiste. Les critiques ne me touchent pas, je fais ce que je veux, je vais au bout du délire et j’assume. Je suis entier. Et pourtant, j’ai fait pas mal de morceaux qui auraient pu tourner sur NRJ.

« Pitbull », « Numéro 10 », « Au bout des Rêves ». Fallait juste les bipper pour en faire des radio edit ». L’artiste est versatile, ne s’enferme dans aucun créneau et se renouvelle sans cesse : « Sur ce nouvel album, je chante sur le morceau « Comme une étoile », j’aime tester des concepts, surprendre l’auditeur, suivre la musique. C’est pas quelque chose de factice, de calculé, j’ai plein d’univers. Je ne pense pas spécialement aux gens quand j’écris. Mais je n’ai pas peur de m’ouvrir musicalement. Je n’ai aucun problème avec ça ».

Alors que la plupart des rappeurs développent un discours essentialiste et misérabiliste, Booba verse dans l’hédonisme et la mondialisation culturelle. Son terrain de jeu n’est pas le playground triste d’une HLM blême mais la planète elle-même. Il a forgé son image à la force du poignet, réinventé la musique urbaine en s’affranchissant des codes rigides du rap français. Un mythe, une icône et un iconoclaste. C’est le « Nigga Ya Love To Hate » scandé par Ice Cube. Il ne laisse personne indifférent.

Certains passent leur temps à le haïr cordialement. À suivre sa carrière. Commenter la moindre de ses actions. Fasciné par l’Amérique et sa culture de la réussite, le parcours de Booba ne colle pas aux canons de l’orthodoxie républicaine. Il ne croit pas dans le groupe mais dans l’individu. Et le slogan « Liberté, Egalité, Fraternité » pourrait faire sourire l’artiste, roulant à fond la caisse dans une rutilante Lamborghini, accompagné d’un « 90D » sur une highway du comté de Miami Dade.

L’auteur stakhanoviste de « Temps Mort », « Pantheon », « Ouest Side » et « 0.9 » revient avec un cinquième album, « Lunatic » : « Clin d’oeil à mon premier groupe, explique Booba. Mon état d’esprit pendant la réalisation de cet album : faire la meilleure musique possible ».

Booba n’est pas un travailleur social, comme les rappeurs devraient tous l’être, selon les républicards. Booba est un artiste incroyable, inclassable. Totalement décomplexé : « J’ai toujours été décomplexé, plus les haineux me reprocheront de m’afficher en Lambo, plus je le ferais. C’est comme en musique, le but n’est pas d’être numéro 1 mais de le rester. » Business man aguerri, entertainer prodigieux, son identité musicale reste stupéfiante. Booba, c’est l’esprit libertaire et frondeur du Rat Pack à lui tout seul. La verve des bas-fonds sur un coulis de métaphores turgescentes fait de lui un artiste qui transcende les genres et qui pulvérise les formats.

Rap ? Booba est déjà trop loin, au-dessus de la mêlée. Les rappeurs pleurent. Booba ne versera pas une larme : « Je suis heureux, je gagne de l’argent, je peux en donner à ma famille alors pourquoi j’irais chialer ? La musique, c’est pour divertir, faire danser les gens, donner de l’espoir. En Afrique, c’est parfois la misère et les gens s’éclatent sur la musique. En France, tu peux pas toujours te plaindre, faut relativiser, les types portent tous des Air Max, des virgules…Les mecs qui chialent sont impudiques ».

Sur « Lunatic », il a collaboré avec T-Pain, Akon, Ryan Leslie, et c’est P.Diddy himself qui pose sa voix de tycoon sur l’intro. Gouailleur et provocateur sur « Caesar Palace » (avec son clip dans la tradition de Good Fellas et son délire Cal Neva Lodge), touchant sur « Comme Une Étoile », allégorique sur « Paradis », story teller sur « Ma Couleur », scorsesien sur « Jimmy Deux Fois » (avec son sample des Affranchis), teigneux sur « Jour de Paye », briseur de coeurs sur « Killer », imbibé au sirop d’ego-trip sur « Top Niveau » ou « Boss du Rap Game », voilà pour la première salve.

Et l’artiste que vous aimez haïr n’a pas grillé toutes ses cartouches, puisque des titres aussi roboratifs que « Kojak », « Les Derniers seront les Premiers », « Lunatic » (avec Akon), « Si tu savais », « 45 Scientific » (avec Dosseh), « Réel » (avec T-Pain), « Fast Life » (avec Ryan Leslie) viennent « stimuler les cerveaux » dixit Booba, et nos tympans. Booba a visiblement pris du plaisir à faire ce disque. Et c’est un plaisir communicatif. Sa plume est restée incroyablement alerte. Des universitaires l’ont comparé à Baudelaire, et parfois ses pérégrinations syntaxiques, ses métaphores baroques font penser à Céline ou Faulkner : « J’en ai un peu ras le bol que des journalistes veuillent m’interviewer juste parce que j’ai fait de la prison et que j’ai jeté une bouteille de Jack Daniel’s sur un mec pendant un concert. J’aimerais qu’on me parle de mes phases, de mes punchlines. C’est pour ca que l’article du type de la Nouvelle Revue Française m’a fait plaisir. Il me replaçait sur le terrain de l’écriture ».

Il a crucifié la concurrence et porte les stigmates de celui qui doit régner en maître sur son royaume. S’il était né aux Etats-unis, il aurait fait depuis longtemps la couverture de Time Magazine et aurait reçu un carton d’invitation pour un dîner avec le Président. Il a déjà 10 ans d’avance sur l’hexagone et coule des jours tranquilles à Miami. Là où le rappeur de base s’escrime à pondre une pénible rédac de sixième, Booba envoie de la Punch Line à tutoyer Lautréamont. L’auteur le plus singulier de France, toutes musiques confondues. Il fascine Biolay et les bobos, les types de quartier et les rappeurs en herbe de NAP : Neuilly Auteuil Passy.

Quel est l’artiste de variété capable d’aligner une ligne comme Booba ? Dans l’album « Lunatic », chaque mot creuse des cratères et sa poésie a la fulgurance d’une pluie de météorites. Là où les artistes de chanson française susurrent des bluettes, l’artiste convoque le blizzard dans n’importe laquelle de ses chansons. C’est le champion de France du gimmick, il en produit au kilo, le Georges Foreman de la punch line…Un cogneur. Le verbe est son sac de sable. On peut encore disséquer ses textes. L’autopsie est interminable. « Je suis à fond dans la métaphore, les phases, l’écriture, c’est du boulot, du travail, pas de place pour le hasard, tout est analysé. Je vais aller vers des trucs de plus en plus profonds.

En France, les gens s’arrêtent trop vite aux apparences ». Une trajectoire a l’américaine, une success story. Bourreau de travail, stakhanoviste, Booba n’a pas attendu qu’on le prenne par la main. Il a crocheté la serrure du game. Il a l’oeil. « Quand j’écris un morceau, j’aime peindre différents traits. C’est mon nouveau truc les comparaisons avec la peinture. La peinture et le sport ! ».

La combinaison chromatique de l’album « Lunatic » est d’une incroyable complexité. Ses clips sont impeccables. Ses textes, climatiques et cinématographiques. Il s’exprime en contre-plongées et sa poésie n’est pas avare de travellings et autres split screen. Les réalisateurs et producteurs ne s’y sont pas trompés puisque Booba reçoit des scénarios et des propositions de rôle. Sa capacité à traverser différents univers fait penser au Stringer Bell de The Wire. Et même en costard, il a un pied dans la rue comme Marlo Stanfield. Et comme il le dit lui-même. « Ma vie manquait de goût, la rue m’a passé le sel ».
Booba - Lunatic

Mercredi 24 Novembre 2010 - 17:15



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