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Ed Laurie, premier album Small Boat, Big Sea

Au Café de la danse le 1er décembre 2009




D’abord, c’est une voix qui ne vous quittera plus jamais. Dès qu’elle entre en contact avec l’atmosphère, il se produit comme une effervescente chimique, puis un phénomène émotionnel rarement observé et dont les conséquences, personne ne s’en plaindra, sont de l’ordre de l’irrémédiable. Une voix au grain ensorcelant, couchée sur des chansons sans frontières précises, affranchies des habituelles balises du folk qui sont pourtant leurs repères d’origine. Comme avant lui Lhasa, Patrick Watson, Peter Von Poehl ou Yael Naim, Ed Laurie est un autre de ces étrangers adoptés par la famille française Tôt ou Tard parce que justement il fait partie de ces apatrides du songwriting capables d’anoblir le vilain mot Mondialisation. Dans une autre vie, Ed Laurie croit se souvenir qu’il a fait partie d’un groupe de rock. Jusqu’au soir où, un peu trop arrosé, il tombe inconscient et se réveille amputé d’une partie de sa mémoire, soulagé au final d’anciennes incertitudes de jeunesse et prêt à se reconstruire une histoire dont il consignera en chansons les premières sensations. Des chants de départ, souvent, comme autant de petites renaissances pour lesquelles l’orgueilleuse majesté de sa musique tracera des horizons empreints de lyrisme et d’exotisme discret. Pour l’état civil, il est un Anglais né il y a 38 ans d’une mère d’origine russe et brésilienne et d’un père anglais d’origine écossaise trop tôt disparu. Il a étudié le piano, aurait pu suivre les traces de sa grand-mère concertiste classique mais a très vite arrêté. L’impromptue rencontre d’un voisin qui acceptera de lui vendre cette guitare flamenco dont il percevait les vibrations à travers la cloison lui ouvrant d’autres horizons.

Une guitare semblable à celle que l’on entend désormais en ouverture du bouleversant Meanwhile in a park, qui sonne déjà comme un classique de Leonard Cohen sur lequel planerait l’ombre non moins immense du guitariste argentin Atahualpa Yupanqui, l’un de ses héros. Dans la grande mappemonde musicale du siècle dernier, Ed Laurie a ainsi placé des repères dont on comprendra en écoutant son album qu’ils ne sont pas seulement des points d’admiration stériles. Cesaria Evora ou Jacques Brel, Django Reinhardt ou Chet Baker, autant de sources dont les fluides se répandent à travers lui et irriguent sans les engorger des chansons qui resteront toutefois admirablement personnelles. Après un premier mini-album autoproduit en 2006, qui lui aura permis d’acheter des instruments et d’attirer à lui des musiciens capables de partager les mêmes envies, Ed Laurie s’est lancé dans la fabrique d’une embarcation qui pourrait le mener loin : Small boat big sea. Un titre qui suggère la modestie apparente des moyens et la grandeur des ambitions, parfait dosage d’humilité et d’audace aventureuse qui forge depuis toujours la personnalité des surdoués du songwriting ouvragé, de Fred Neil à Harry Nilsson, de Tom Waits à Randy Newman.

Comme pour mieux d’écarter des chemins traditionnels du folk anglo-saxon, Ed Laurie est toutefois allé chercher en Italie les deux complices qui font aujourd’hui de Small boat un disque sans amarre qui croise en eaux troubles, parfois agitées, en quête d’une terra incognita à conquérir. Le guitariste et clarinettiste Manuel Randi et le percussionniste Andrea Polato ont ainsi apporté la délicatesse infinie de leur griffe sur les compositions de Laurie, créant des profondeurs et des éblouissements autour de sa voix, révélant des nuances qui appartiennent autant aux déclinaisons latines de la musique folk qu’à ses bases nord-américaines. Ces harmonies voyageuses, Ed Laurie ne les a pas seulement apprivoisées à travers la musique. La littérature a toujours constitué pour lui une source aussi vivace d’inspiration, comme en témoigne son Albert, chanson déjà fétiche de ses concerts qui lui fut révélée à la lecture de L’Etranger de Camus. L’empreinte des questions existentielles reste le trait commun de cet album qui se refuse aux tentations narcissiques pour embrasser plus largement les chaos multiples, ceux de l’enfance (Small boat big sea) ou de l’age adulte (When time has no enemy). Nourri au Fado portugais et à la Morna capverdienne, sensible aux charmes empoisonnés de la mélancolie brésilienne, Ed Laurie a fait sienne la fameuse « intranquillité » chère à Fernando Pessoa tout en la soignant avec l’optimisme déterminé d’un Primo Levi. Cela donne, forcément, des chansons qui vibrent d’une force intérieure immédiatement décelable, parfois soulignée comme dans le très expressionniste Never the same day twice par des cordes tendues et vigoureuses, parfois au contraire apaisée par les caresses d’une clarinette ou la fragile langueur des arpèges de nylon et des chœurs (Now then). Une chose est certaine, Ed Laurie n’est pas l’un de ses folkeux aux spleens téléphonés et à la gravité de circonstance. Lorsqu’à la manière d’un Beirut il ose se frotter aux âpres ruades du folklore d’Europe centrale (One clue too few), il n’a pas l’air d’un touriste venu chercher une carte postale dans un combi climatisé. C’est d’ailleurs, au-delà de leur beauté constante, la chose la plus remarquable que révèlent ces onze chansons : la souplesse ubiquiste de cet anglais qui peut changer d’une chanson à l’autre de température et de latitude, aborder tous les styles sans trahir le sien, se tourmenter l’esprit en Andalucia et le reposer By the coconut tree avec une égale aisance. Sa voix de félin ne vous quittera plus jamais, on vous a déjà prévenu. Et pour le reste, ce sera pire encore.

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Mercredi 21 Octobre 2009 - 17:12



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