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Emily Loizeau - Pays Sauvage

Sortie le 2 février 2009




Emily Loizeau - Pays Sauvage
On l’avait laissée à « l’autre bout monde », on la retrouve trois ans plus tard à l’orée d’un « pays sauvage ». Emily Loizeau n’a pas l’âme sédentaire d’une chanteuse contemplative, ni le cœur encristé et les murmures gercés d’une demoiselle proustienne qui vivrait à distance de la rumeur du monde. Il y a plus volontiers chez elle du Rimbaud, ou du Jack London, du Kerouac sans doute, et ce goût de l’aventure et des rencontres épineuses, qu’elle met en musique avec l’ardeur d’un cyclone tropical et en paroles avec la délicatesse songeuse de la petite fille bilingue qu’elle a su rester.

Et parfois l’inverse. Ecrit et enregistré à l’époque en petit comité, son premier album a traversé mille et un tourbillons sur scène, où son succès grandissant a autorisé Emily à s’offrir des libertés nouvelles, d’interprète tout d’abord, et ensuite de songwritrice. A s’offrir également, dans un coin perdu de l’Ardèche, une petite maison où, au sortir de sa folle tournée, elle est partie de ressourcer et méditer à la prochaine étape.

Elle aurait pu en revenir avec un disque nu et cru, ce qui aurait été sans doute épatant, elle a préféré au contraire bâtir depuis cette retraite le plus extravagant et généreux des albums, ouvert et insolent, porté par les vibrations collectives d’une joyeuse assemblée de noceurs. Elle parle, à propos de Pays sauvage, de son « disque hippie », avec partout ces invitations lancées aux amis d’entrer dans cette ronde et de n’y abandonner à la porte ni leur tempérament ni leurs instruments. La maison de campagne était trop étroite pour héberger tout ce bastringue, donc c’est en studio à Paris , sous la houlette de Jean-Baptiste Bruhnes à la prise de son et d’Emily à la réalisation, qu’eurent finalement lieu ces rencontres de la dernière pluie.

Il faut dire qu’en cette France d’aujourd’hui où des groupes naissent de mariages internationaux, Emily (qui est moitié anglaise par sa mère) n’a aucun mal à se trouver des cousins. Admirative successivement des albums de Herman Düne et Moriarty, elle entreprend très vite de leur offrir résidence en ce « pays » qu’elle envisage comme une terre de fertilité et de communion. David Herman Düne apparaît ainsi sur cinq morceaux à des échelles diverses (comme co-arrangeur, musicien ou duettiste) tandis que les Moriarty investissent au grand complet quatre chansons où leur kermesse folk et distinguée fera de mémorables étincelles. Mais c’est avant toute chose autour des deux musiciens qui accompagnent Emily sur scène et participent sur l’album aux arrangements, le violoncelliste Olivier Koundouno et le batteur et guitariste Cyril Avèque, que Pays sauvage a pris sa source.

A partir de ce noyau (auquel il faut ajouter le violoniste Jocelyn West), c’est ensuite une véritable troupe qui est venu au fil des mois se coaguler, au gré des compositions qu’Emily a conçu dans un pur esprit partageur, choisissant délibérément de ne plus en être l’unique point de mire. On y croise donc Thomas Fersen déguisé en crapaud le temps de The Princess and the toad, l’impeccable dandy Vic Moan ailleurs, ou encore un bien dru « chœurs des femmes à barbes de Paris » composé de Jeanne Cherhal, Olivia Ruiz et Nina Morato. Et aussi, capturé sur ses terres réunionnaises, ce vieux lion sage de Danyel Waro qui a accepté d’improviser un maloya déchirant sur Dis-moi que tu ne pleure pas, miroir de ce Tell me that you don’t cry croisé plus tôt dans l’album. Emily Loizeau, qui se décrit volontiers comme « une mélancolique de l’enfance », sans nostalgie, mais comme empourprée de cette tendresse pour les paradis perdus, s’est souvenue qu’en sa famille un membre avait déjà bourlingué de la sorte.

Un oncle, du côté de sa mère, qui trimbala une troupe de théâtre jusqu’au Canada, vivant dans des roulottes et ramenant des histoires qui ont peuplé longtemps ses rêves d’aventurière du spectacle lorsqu’elle alignait sagement les gammes sur son piano. De son attachement viscéral à sa famille, elle livre par ailleurs encore deux moments clés de l’album. Un Sisters qui se passe de commentaire, et ce Pays sauvage qui demande en revanche un bref décryptage. Cette chanson bouleversante, au lyrisme ravageur, renvoie à L’autre bout du monde, où sur le premier acte de sa vie d’artiste Emily colmatait pudiquement le gouffre du deuil de son père disparu à travers des paysages métaphoriques. Cette fois, sur un modèle semblable, le feu de joie des souvenirs embrase les plaines glacées du chagrin et signale à l’entrée de l’album une possible seconde naissance sous le signe de l’apaisement.

Les variations radicales, entre le premier et le second album, montrent en revanche qu’Emily Loizeau n’a pas choisi de s’endormir sur les lauriers du confortable succès qu’elle rencontra avec L’autre bout du monde, co-réalisé à l’époque avec Franck Monnet. Elle a par exemple mis le piano légèrement en sourdine, notamment parce qu’elle était partie sans lui en Ardèche, composant l’essentiel des chansons à la voix et avec quelques instruments de fortune.

Une autre rencontre lui a donné l’occasion de bousculer ses méthodes de travail. Il s’agit de Pef, alias Pierre-François Martin-Laval, le cascadeur lunaire des Robins de Bois, qui pour les besoins d’un prochain film a commandé à Emily un negro spiritual, défi pour le moins risqué qu’elle a relevé avec une belle insouciance, écrivant ce tonitruant et fiévreux Fais battre ton tambour, interprété dans le film par la chanteuse Sandra Nkaké mais qu’elle se réapproprie ici sans avoir à rougir des comparaisons, avec l’aide dans les chœurs du guinéen Bruno Koundouno, chanteur de gospel amateur et père de son violoncelliste.

Sa voix, tout au long de l’album, gagne en amplitude, en gravité comme en frivolité, s’amuse à des figures de voltige et atterri lorsqu’il le faut tout en douceur, presque en planeur sur les poils des avant-bras qui se dresseront sûrement sur son délicat passage. Ses modèles n’ont pas changé, du couple idéal Tom Waits/Rickie Lee Jones à la sauvageonne Nina Simone, de Dylan à Devendra Banhart en s’arrêtant plus longtemps ici sur Springsteen et les fameuses Seegers Sessions parues il y a deux ans, qui ont donné l’impulsion à ce deuxième album gorgé d’une semblable foi révérencieuse envers les traditions folk, blues et country.

Mais comme sa double nationalité s’est propagée jusqu’à ses goût musicaux, Emily n’oublie pas sa part « frenchy » biberonnée à Brassens, Barbara ou Julien Clerc. On trouvera donc tout naturel de l’entendre ainsi chanter un texte ultra-sensible (La photographie) écrit pour elle par Jean-Lou Dabadie sur un thème de l’Orphéo de Monteverdi. Deux éléments d’importance viennent enfin apporter la dernière touche à ce Pays sauvage. Un minutieux travail sensoriel autour des sons pris dans la nature par une orfèvre du genre, Elodie Maillot, dont le travail agit comme un fil d’Ariane tout au long du disque, où viennent se percher des chants d’oiseaux (forcément), des murmures de la terre ardéchoise ou les combats de coqs, les braises des volcans et les rires des enfants de La Réunion.

Il faillait également qu’un regard se pose sur cette belle histoire et ses personnages hauts en couleurs pour en capturer l’effervescence délirante. C’est donc au grand Jean-Baptiste Mondino qu’a été confié le soin d’imaginer cette pochette où (presque) toute la troupe est rassemblée, et qui donne à l’évidence l’irrépressible envie de demander asile à ce Pays sauvage drôlement accueillant.

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Mardi 9 Décembre 2008 - 12:15



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