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FAUDEL revient avec BLED MEMORY




FAUDEL revient avec BLED MEMORY
Dans Mon pays, un de ses titres les plus célèbres, Faudel qui dit ne pas bien connaître « ce soleil qui brûle les dunes sans fin », et pas vraiment « ce parfum de menthe et de sable brûlant », évoque tout de même la possibilité qu’il « traverse le désert pour aller voir d’où vient sa vie, dans quelles rues jouait son père ». De l’Algérie, terre d’origine de ses parents, il n’en a gardé que quelques images fulgurantes, probablement fugaces, mais ô combien enrichissantes et marquantes, en particulier les échos d’une musicalité typique à la région Ouest, captés lors d’une basta, soirée à l’oranaise, ou d’une fête de mariage. Ce patrimoine et aussi d’autres répertoires rythmant la vie à Alger, Tunis, Tlemcen, Sidi-Bel-Abbès, Le Caire ou Casablanca, n’a jamais cessé de le hanter. Trop jeune à ses débuts, il s’était contenté d’en rêver. Voilà qu’il le fait à travers un opus où émergent même des morceaux jusqu’ici enfouis dans les replis les plus intimes de sa mémoire. Non, Bled Memory ne cède pas à une pulsion dictée par un quelconque effet de mode, c’est une envie réelle de renouer avec les racines tout en restant fidèle à sa patrie de naissance et d’accueil. Il correspond aussi et surtout à un désir de contribuer, par la chanson, à une meilleure compréhension entre une population à part, qui est pourtant une part de la population française, et bien des compatriotes intoxiqués par des idées d’un autre âge. Autrement, la question des origines sera toujours à l’origine de toutes les questions et la meilleure réponse, pour Faudel, se fait en musique. Son parcours, qui n’a pas toujours été un long oued tranquille, en témoigne.

L'une de ses premières prestations importantes a eu lieu en 1996. C'était sur une petite scène du printemps de Bourges et il venait enfin de signer un contrat avec Mercury. Au moment où il interprète Tellement N'brick, un de ses titres de gloire, il bougeait tant qu'il finit par chuter et atterrir au milieu du public. Une telle aubaine ne se rate pas pour les gamines du premier rang qui, à force d’étreintes, ont failli l'étouffer. Au final, il a perdu sa chemise mais pas ses illusions. Il venait d'avoir 18 ans, le bel âge pour conquérir les foules et imposer un style de musique qui, huit ans auparavant, n'intéressait que les trentenaires de la communauté maghrébine.

Né en juin 1978 à Mantes-la-Jolie, au sein d'une famille de huit enfants, tous des garçons, Faudel Belloua (il porte le nom du saint patron de la ville de Tizi-Ouzou, capitale de la Grande-Kabylie) aurait du choisir le plus naturellement du monde de se tourner vers le hip hop. Le quartier du Val Fourré et sa grisaille fournissent quantité de thèmes pouvant attiser les sentiments de révolte qui animent les jeunes. Ce dont ne s'est pas privé le band Expression Direkt que connaît bien Faudel. Mais quand on a une grand-mère qui a été membre des meddahates, ensembles exclusivement féminins à l'origine de certains tubes, repris sans les créditer, par de nombreux cheb, on ne peut refuser de s'abreuver à la source même du raï. Ajoutez une mère tout aussi fan du style sulfureux d'Oran qui, en faisant ses courses, n'oublie pas d'acheter au passage quelques bonnes vieilles cassettes de raï. « Quand je rentrais de l'école, je trouvais toujours ma mère en train d'écouter du raï en faisant la cuisine ». Cette image de la maman mélomane lui fera prendre conscience de sa vocation. A l'âge de 9 ans, il rafle la mise lors d'un concours en se cassant la voix sur un classique raï, empreint de soufisme et écrit par Bentobji, un poète disparu. Le morceau s'intitule Abdelkader (Homme à l'oriflamme/Je suis paralysé par l'angoisse/Guéris mon état/Saint entre les saints) et aujourd'hui, il figure toujours en bonne place dans le répertoire de Faudel. A 12 ans, le bambin chante dans le groupe Les étoiles du raï, où officiait, comme guitariste, un certain M, et déjà il fait dans la prédiction : « Un jour, je serai une grande star du raï ». Fébrile, il se démène comme personne pour s'installer dans le paysage musical. Ambitieux certes, mais loin de se douter d'une future ascension fulgurante.

Dans la cité, se rappelle Faudel, « on trouvait le raï un peu dépassé, bon pour les aînés et trop romantique ». Le rap captait toutes les attentions et les jeunes issus de l'immigration ne se sentaient pas concernés par les romances et les histoires de nanas qu'on voit en secret dans des hôtels borgnes ou des forêts peu sûres. Même si le rythme est dansant en diable. Faudel parvient à se placer en première partie de Khaled à Montluçon et dans une atmosphère fiévreuse, il interprète, ému et tout tremblant, en duo avec celui qu'il appelle « le Bob Marley du raï », le mythique Didi qui a ouvert la voie internationale au raï. L'événement a été retransmis par France 3 et on pouvait distinguer nettement un Faudel à la fois fier et angoissé. Cheb Mami l'accueillera également dans un de ses concerts. La suite, c’est une success story, avec hits (et les sommets avec une belle empreinte lors d’1, 2, 3…Soleils à Bercy, en 1998) et des rôles au cinéma ou à la télé, ponctuée par des périodes très sombres, dont il rend compte, avec la sincérité qui le caractérise, dans son livre Itinéraire d’un enfant des cités (Ed. Michel Lafon).

Aujourd'hui, Faudel ne vit plus à Mantes, mais y retourne, parfois, car « trop d’amour pour oublier » et c’est ici qu’il est né. « Dans ma cité, on me regarde autrement. On dit que j'ai changé, ce qui n'est pas vrai. Je me sens toujours aussi proche des gens et de leurs préoccupations ». Et il n’a jamais été aussi proche, à l’heure où il a mûri, des ancêtres qui ont affronté, avec courage et lucidité, les affres de l’exil et de la négation par l’Autre. Il se souvient des récits narrés, avec émotion, par ses parents et proches, regroupés dans un blême HLM. Comme dans les rêves de Faudel, les souvenirs ont des ailes, il a décidé de les matérialiser à sa façon, avec la complicité de Laurent Guéneau aux manettes, Nicolas Gautier à la direction artistique, plus une pléiade de musiciens, dont nombreux sont ceux qui sont intimement liés à ce répertoire. A l’image de Hakim Hamadouche (luthiste et mandoliniste attitré de Rachid Taha), Mehdi Askeur, à l’accordéon, et Fathallah Ghoggal, à la guitare (tous deux membres de l’Orchestre National de Barbès), Hichem Khatir (brillant arrangeur marocain) ou Rabah Khalfa, à la derbouka (le plus illustres des percussionnistes maghrébins). Aussi, cet album pourrait s’entendre tel un parcours initiatique, un retour de marée méditerranéenne imaginaire, avec comme principales escales Oran, Sidi-Bel-Abbès et Tlemcen. Dans la première, il croise le fantôme de son idole de jeunesse, Cheb Hasni, le roi du raï-love assassiné en septembre 1994. « Un soir, après avoir assisté à un de ses concerts, j'ai réussi à m'approcher de lui et à obtenir un autographe. Ce qui m'a frappé, c'est un tampon portant sa signature qu'il apposait sur les papiers qu'on lui tendait ». Il remet au goût du jour Baïda, ballade sentimentale faisant référence à une jeune fille au teint clair, séduite sans user de sortilège ou d’amulette, au détriment d’une brune sans intérêt et sans doute trop matérialiste. Dana Dana, inspiré de ce que l’on considère comme la chanson-manifeste du raï, lancée par Fadéla, est, donc, tout un symbole de la parole d’amour libérée.

Ensuite, Faudel se rend en pèlerinage à Tlemcen pour méditer devant le mausolée évoqué par Sidi-Boumediène, du nom du saint patron de la ville, et entonner une supplique pour être délivré des tourments, du mauvais œil et des rancoeurs. Le titre, à facette mystique et popularisé par Nouri Kouffi, est décliné sur le mode hawzi (dérivé de l’andalou). Faudel finit le tour de l’Oranaie par une halte à Sidi-Bel-Abbès, au pied des monts Tessala, où a vu le jour Cheikha Rimitti, et au milieu de vignobles capiteux. C’est là le véritable berceau géographique du raï, comme le clame, entre autres louanges à une femme indécise dans ses sentiments, Zina, un titre créé par Boutaïba S’ghir, puis peaufiné par le groupe Raïna Raï, sorte de Dire Straits du cru. Faudel en donne une version chargée d’émotion, qu’on peut écouter jusqu’au bout de la nuit.

D’Oran à Casablanca, la distance n’est pas si longue que cela. Le long de la corniche, où les enseignes des discothèques défilent avec une régularité de métronome, Faudel se rappelle de ces soirées où le public réclamait des artistes animateurs l’interprétation des incontournables Sidi H’bibi (une des plus belles déclarations d’amour à l’orientale), performée naguère par Salim Hallali, The Voice de la chanson judéo-maghrébine, reprise par La Mano Negra en pleine première guerre interactive du Golfe, et Zine Liâtak Allah, célébrant la beauté à faire pâlir la lune, d’une femme aussi mystérieuse et captivante que la Shéhérazade des Mille et Une nuits. Mais que serait l’allégresse et la joie de vivre, du moins à Tunis la Verte, si une existence n’était pas bercée par les sonorités gaillardes de Zitouna (l’olivier ou l’olive), que Carlos avait chanté en français, sans doute par reconnaissance au soleil de vacances du côté de Sousse ou Djerba. Faudel en a transformé les paroles mais respecté la rythmique originelle, avec un peu plus de boost. Les standards maghrébins prônant l’ouverture vers d’autres horizons sont à l’image de Bambino (ou la destinée d’un amoureux transi à la manière d’un gondolier jouant de la mandoline, sous le pont des Soupirs à Venise), chantée par Dalida et orientalisée par Lili Boniche, le crooner de la casbah d’Alger. Faudel lui donne cette tonalité qui rappelle celle entendue dans le film OSS 117, Le Caire nid d’espions. Mais la métropole égyptienne ne mérite guère ce qualificatif, car elle a été à l’origine du courant musical qui a porté Oum Kalsoum aux nues et d’un autre plus récent, voisin du raï, nommé geel music, représenté par Amr Diab, dont Faudel reprend, ici, le Nour el Aïn, qui avait tant semé le feu sur diverses pistes de danse.

Mardi 12 Janvier 2010 - 19:31



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