16 millions d’albums vendus à ce jour et traduits dans 25 langues, 1,8 million d’exemplaires tirés pour ce tome 12, « Le Sens de la vie », qui paraît aujourd’hui, une nouvelle saison de dessins animés sur France 3 et Canal J. Toujours avec une longueur d’avance, Titeuf fait une rentrée des classes en fanfare ! Rencontre avec le dessinateur Zep, 41 ans, « papa » de l’inclassable petit personnage.
Comment t’expliques-tu l’engouement des lecteurs pour Titeuf depuis quinze ans ?
Titeuf est devenu une star, ce dont je suis très fier, mais sans pouvoir vraiment en comprendre les raisons. Le fait d’aborder des tas de sujets à travers le regard d’un enfant est peut-être un élément d’explication. A l’inverse d’un adulte, résigné sur pas mal de choses, l’enfant est toujours curieux, il est en perpétuel questionnement.
Au-delà des séquences pipi-caca, Titeuf aborde en effet des thèmes graves qu’on a peu l’habitude de voir dans la BD enfantine…
Quand j’ai créé Titeuf en 1992, j’ai voulu aborder des thèmes en résonance avec ce qui passait à l’époque, comme la crise économique, le chômage, la sexualité, le sida. Et j’ai imaginé les conversations qui pouvaient alors avoir lieu dans les préaux. Mon premier atelier donnait sur une cour d’école, et je me suis aussi inspiré des insultes que j’entendais pour inventer le langage fleuri qui a contribué au succès de mes albums (« Psychopatate », « Pov naze du zizi sexuel », etc.)
A lui tout seul, Titeuf t’assure maintenant des revenus suffisants et confortables. Arrives-tu a t’extraire de cette donnée pour faire en sorte que ton personnage ne devienne pas juste une « vache à lait » ?
Au départ, je n’avais jamais imaginé qu’on pouvait devenir riche en faisant de la BD. Aujourd’hui c’est le cas, mais je n’ai pas changé d’état d’esprit. Je dessine toujours pour le plaisir. Et puis le confort que m’a apporté Titeuf, c’est justement de pouvoir désormais travailler à l’abri de toute considération matérielle.
Dans ce nouvel album, Titeuf frôle la crise d’ado. Au bout de quinze ans de pré-adolescence, va-t-il franchir (enfin) le cap ?
Je ne pense pas. C’est un personnage de BD, donc il ne vieillira pas. S’il devenait ado, il serait moins intéressant, car c’est un stade où l’on est plus intéressé par grand chose, à part peut-être les gonzesses. Je tiens à conserver chez lui ce mélange entre histoires de crottes de nez et réflexions un peu métaphysiques.
Ta manière de travailler a-t-elle évolué en quinze ans ?
Sur mes autres projets, j’ai beaucoup gagné en efficacité, mais sur Titeuf, j’ai toujours beaucoup de mal à démarrer, car je dois retrouver l’état d’esprit de mon enfance. Ensuite, pendant neuf mois, c’est vraiment comme si je retournais à l’école ! Pour cet album, j’ai eu besoin de trois semaines pour me remettre dans le bain. J’ai même appelé mon éditeur pour lui dire que je renonçais, mais comme ça faisait bien cinq fois que je lui faisais le coup, il semble ne pas s’être trop inquiété.
Quinze ans après, les thèmes que tu abordes ont-ils changé ?
Il y en a des nouveaux, plus dans l’air du temps. Ce nouvel album parle par exemple du relooking de la maîtresse, d’histoires de délocalisation…
Le fait d’avoir maintenant trois enfants a-t-il par ailleurs influencé ton écriture ?
La figure du père — pas grandiose, un peu loser — est de plus en plus présente, c’est vrai. Mais je continue à me mettre avant tout dans la peau de Titeuf. Certaines expressions de mes enfants, certaines de leurs histoires d’école me donnent aussi parfois des idées.
Quinze ans de Titeuf, c’est quand même beaucoup ! N’as-tu pas peur de t’en lasser ou d’être prisonnier du personnage ?
Quand je ne bosse pas sur lui, il me manque, je l’avoue, mais j’ai besoin de faire d’autres albums, ne serait-ce que pour nourrir mon imagination. Le risque existe. Il suffit de regarder le parcours d’Uderzo et Goscinny avec Astérix, ou encore de Morris avec Lucky Luke. Mais à notre époque, j’ai l’impression que c’est plus facile de se détacher d’un héros à succès. En tout cas, je ne veux surtout pas bâcler mon travail ou répondre à des commandes.
Tu as donc d’autres projets en cours…
En ce moment, c’est quand même très Titeuf, puisque je termine cet automne le script d’un long métrage d’animation. Mais j’ai aussi un projet d’album aux antipodes de l’enfance. Je ne souhaite pas encore en parler. Enfin, je continue toujours à travailler sur des albums jeunesse avec la bande à Tchô (qui est composé d’une trentaine de dessinateurs), notamment un guide destiné aux enfants pour les aider « à devenir chevalier du crayon ».
C’est bientôt la rentrée des classes, avec son lot habituel de réformes. Si Titeuf pouvait changer le fonctionnement de l’école, que ferait-il en priorité ?
Il toucherait au menu des cantines et augmenterait la longueur des cuillères pour en faire des projectiles à purée plus efficaces. Il relookerait sa prof, il pourrait même la troquer pour une plus jeune. Et il réduirait le temps des cours pour avoir une majorité d’heures de récré. Bref, il serait sans doute un piètre réformateur !
Propos recueillis par Olivier Aubrée - METRO