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Interview de Emilie Simon

Par Pierre Derensy, à l’Aéronef de Lille


Rencontrer Emilie Simon dépasse le stade de la promotion habituelle. C’est un honneur et un bonheur entremêlé. Un moment rare et privilégié car la demoiselle avec son dernier album « The Big Machine » réalise ce que tout artiste devrait entreprendre un jour : quitter le cadre sécurisant d’un statu pour explorer des terres vierges. Ce disque étant l’exemple type de l’audace qui se transforme en franche réussite, l’évoquer est toujours enrichissant pour l’intervieweur. Espérant à la retranscription que le lecteur passe au stade de l’auditeur s’il ne l’avait pas encore fait, qu’il salue le courage de tout bousculer de la jeune femme, tout en prenant du plaisir à l’écoute de ce Big Machine.



Interview de Emilie Simon
Ma première question c’était de savoir s’il vous est arrivée pendant cet enregistrement de vous surprendre vous-même de ce que vous entendiez de vos chansons ?

Emilie Simon : «Oui. Je ne savais pas à quoi m’attendre, j’étais partie sur une direction d’enregistrement « basse-batterie-clavier » dans un studio, dans une bonne acoustique, sans aucune expérience de ce mode d’enregistrement. J’ai toujours travaillé sur un ordinateur, mes rythmiques étaient à base de programmations. C’est un secret pour personne de savoir ma fascination pour ce mode de travail. C’était « mon savoir faire ». Ce savoir-faire était à la fois super et m’empêchait d’aller vers d’autres manières de faire. Je me suis donc tourné vers quelque chose de beaucoup plus instinctif. Ca m’a sortie de mes repères et je fus très étonnée par ces sonorités non calculées. »

C’était une manière de faire machine arrière ?

Emilie Simon : «C’est pas un retour en arrière mais une exploration différente. Ce qui m’intéresse le plus c’est d’arriver à gommer les frontières entre l’électronique et l’acoustique. Ce disque est très électronique au final mais il sonne comme un groupe. La texture de l’album, ses couleurs font que vous vous trouvez face à ce disque sans donner l’impression de retrouver à l’intérieur mes précédents disques.»

Pensez vous que sans l’apport de la ville de New-York vous auriez sorti cet album ?

Emilie Simon : «Je n’aurais pas fais le même disque sans cette ville. Ce qui est sur, c’est que le résultat de ce disque doit beaucoup à l’énergie de cette ville. J’ai emménagé il y a deux ans là-bas, en changeant mes repères, en modifiants mes habitudes. C’est comme de couper des racines et voir comment est la vie ailleurs, en se greffant à une autre mentalité et manière de faire. C’est une énergie sincère car il n’y a rien d’autre (rire). Il n’y avait pas la place pour tricher ou se cacher. »

Je peux me tromper mais j’ai l’impression que vous êtes en peu dans le rôle d’Alice au Pays des Merveilles, celle qui quitte la vieille Europe pour l’univers fantasmagorique du « tout possible » ?

Emilie Simon : «Ma musique est assez hybride. Partout ou j’ai voyagé j’ai un accueil chaleureux mais je ne suis pas vu de la même manière. C’est comme si ma musique avait plusieurs facettes et que les gens en fonction de l’endroit ou je me trouve puissent être sensible à une facette ou à une autre. Certains vont me parler de ma voix « acidulée », d’autres sur le coté expérimental scénique ou encore sur mes mélodies efficaces et catchy. Il y a plusieurs façons d’accéder à ma musique mais moi, j’avais besoin de prendre du recul et de m’exprimer autrement. Ce qui est globalement vrais c’est que le regard de l’autre change avec ce disque. A New-York on n’a pas cette idée de cloisonner mon monde, là bas je suis française mais une française au milieu d’un brassage de culture. Il n’y a aucun jugement. Après il y a, pour eux, la bonne et la mauvaise musique.»

Ils ont peut être aussi une culture plus ouverte aux autres ?

Emilie Simon : «Je ne sais pas, en tout cas c’est une culture différente. Nous avons ici, en France, cette culture poétique, cette chanson à texte. C’est un débat délicat car c’est bien de défendre cet axe… mais bon je dis ça et je viens de sortir un album complètement en anglais (rire).»

Comment s’est déroulé le processus de création ?

Emilie Simon : «Au départ, je ne savais pas si cela tournerait autour du piano ou de la guitare. Finalement c’est avec mon petit piano un peu pourri qui me suit partout quand je déménage que j’ai débuté la réalisation de ces chansons. Quand je dis « un peu pourri » c’est que je ne voulais pas recréer une espèce de cocon confortable. C’était déménager et être en mouvement. Parfois je déménageais toutes les deux semaines. J’ai commencé par Manhattan puis Brooklyn, ensuite j’ai voulu me poser pour travailler sérieusement. Je me suis rendu compte que j’avais besoin de mon environnement sécurisant. Où que ce soit sur la planète, je devais retrouver mon socle, mes bases. C’est un besoin de 2,3 trucs important. »

Pouvez-vous me décrire, vous la solitaire, votre relation nouvelle avec des collaborateurs divers ?

Emilie Simon : «Sur ce disque, je tenais à ouvrir énormément. J’avais même évoqué la possibilité de faire appel à d’autres réalisateurs. Simplement pour combler ma curiosité. Me mettre dans un contexte différent afin de tester ma créativité. Finalement cela ne s’est pas fait car je ne suis pas tombé sur la bonne personne, par contre j’ai rencontré Mark Plati qui fut très important dans le stade de l’ossature. Il a apporté beaucoup à l’album par son enthousiasme, son soutien et son savoir faire. Ensuite j’ai eu la présence de François Chevallier qui m’a aidé à enregistrer certaines choses comme les voix des enfants, les claviers. Et Graham Joyce qui a travaillé sur mes textes. Ensuite j’ai picoré le meilleur de gens fabuleux invités sur mon album, et cela sans appeler ma maison de disque pour rentrer en contact avec eux. Par exemple : Jeremy Gara d’Arcade-Fire il travaille avec le mixer de mes 3 premiers disques. C’est la vie qui fait les rencontres et qui organise leurs présences sur mon album. Ce sont tous des gens très talentueux mais ils sont arrivés « chez moi » par la vie et de manière naturelle. J’ai eu aussi beaucoup de chance au niveau du timing et des disponibilités des uns et des autres.»

Le plus angoissant pour vous, c’était de savoir communiquer sur votre univers avec les autres ?

Emilie Simon : «Il faut 2 choses : il faut entrer en résonnance avec les autres artistes et surtout leur laisser une place. Sur mes autres albums il n’y avait pas la place. J’avais occupé chaque millimètre de mes productions. J’ai appris à faire de l’espace. C’est un autre rapport au son. »

Est-ce que ce sont les grands édifices qui parsèment cette ville de New-York, qui vous ont obligé à mettre votre voix plus en avant ?

Emilie Simon : «La voix est un instrument. C’est même un instrument central et cela pour moi depuis toujours. De la composition à la mélodie. Mes autres disques étaient plus articulés en harmonie avec les éléments. Je voulais que chaque élément d’arrangements, que toutes les dentelles trouvent leurs positions à l’écoute. C’était un travail de petite-main. Alors qu’ici la mélodie est la reine, en travaillant piano-voix, la voix a prit un espace phénoménal. Je me suis refusé l’ordinateur pour cette raison aussi, afin qu’il n’arrive qu’en phase de production, au moment où l’on rajoute ce qui « fait jolie ». »

C’est peut être aussi un disque plus sympathique à jouer sur scène ?

Emilie Simon : «Auparavant les disques que je faisais étaient des disques de studio qui ne laissaient pas d’interrogations possibles sur la capacité à les faire vivre sur scène. Je donnais aux pistes tous mes fantasmes de programmations. Enregistrer des bruits de vents ou de rivières et ensuite, le jour J ou presque, me poser la question de savoir comment j’allais retranscrire cela face au public. « The Big Machine » étant plus ancré dans la terre, laissant un coté brut, il est plus facile de monter sur scène. Je l’ai d’ailleurs en grande partie joué avant de l’enregistrer. Je ne sais pas s’il sera plus sympathique mais il est plus naturel en phase de concerts. »

C’est un disque sombre et lumineux à la fois, la langue anglaise vous a-t-elle aidé à être plus introspectif ?

Emilie Simon : «C’est l’avantage de s’exprimer dans une langue qui n’est pas sa langue maternelle. En plus en anglais, vous appelez un chat : un chat. On ne prend pas de métaphores pour décrire quelque chose de personnel. Il n’y a pas de pudeur de vocabulaire. La raison pour laquelle j’ai utilisé l’anglais c’est que j’étais immergé totalement dans ce quotidien new-yorkais. C’est un disque qui s’est réalisé dans un souci de spontanéité. J’ai eu quelques craintes de paraphraser certains artistes, comme Kate Bush, et puis finalement à 31 ans, je me suis dis : fuck l’angoisse, j’assume ! (rire). J’assume ma sincérité.»

Vous parsemez aussi certains titres de phrases en français, étais ce votre manière d’envoyer une lettre à France ?

Emilie Simon : «C’était des mots qui venaient avec ma mélodie. Des fois je ne savais pas d’où cela sortait. Une écriture automatique.»

J’aimerais aussi que vous me décriviez le soin apporté au visuel du disque ?

Emilie Simon : «Il y a un coté Sgt.Pepper. Foisonnant, voir bouillonnant. C’est mon coté baroque, pleins de surenchères (rire). J’adore l’image de toute manière. L’image est très liée à ma musique. La pochette d’album c’est la clef. Avant d’attendre on voit la pochette. C’est un affichage de la musique.»

Après Copenhague, pouvez-vous m’assurer que « The Big Machine » fonctionne à l’énergie verte ?

Emilie Simon : «En tout cas moi je fonctionne à l’infusion de thym (rire). Santé.»

Lundi 11 Janvier 2010 - 18:20



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