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Interview de Miossec par Pierre DERENSY




Interview de Miossec par Pierre DERENSY

Pendant toute mon enfance j’ai vécu avec des chanteurs merveilleux. Les habitués du grand échiquier et du top of the pops. J’étais presque fils unique. Mon frère venait de mourir en Algérie alors qu’il n’y avait plus de guerre, qu’il n’y en a jamais vraiment eu d’ailleurs. Quoi qu’il en soit, je puisais dans sa caisse de vinyles des trésors d’adultes cachés qu’il ne pouvait plus me refuser et dont mes parents n’avaient pas la moindre idée de ce qui s’y trouvait (nous étions très RTL à la maison). J’accédais, peut être trop vite, en autodidacte,  à un pêle-mêle qui prenait de la place dans une chambre. Entre Pink-Floyd et Brel, je ne savais pas que l’on pouvait chanter d’une autre manière qu’avec de la rage et du sang, chanter sans y laisser sa peau, aimant creuser des  scarifications plutôt que de voler léger sur un 45 tour qui ne verrait pas de lendemains.  

 

Pour moi un disque, c’était un album qui se décomposait en 2 faces et 3 mouvements. 1) L’attente de la sortie, trépignant sur le calendrier comme un chiasseux qui trouverait les toilettes fermées ; 2) le bonheur d’entendre enfin le son comme un amoureux qui se verrait triomphant entre les lèvres d’une femme ; 3) le plaisir de comprendre après coup toute la beauté de la vie par des microsillons qui emmenaient l’auditeur attentif plus loin qu’une simple ville de province.  C’était des heures tournées en boucle, c’était aussi un derviche tourneur s’arrêtant sur des  pochettes pleines de sens, des mots crues et une école de la rue sans grand danger.

 

Je pensais qu’être artiste ce n’était franchement pas la joie mais alors putain, ha ouais, quel plaisir de souffrir pour l’humanité. Inutile de préciser que mon adolescence fut difficile. Quand on a connu le caviar et le service princier c’est compliqué d’apprécier la terrine de foie et l’évier commun. Même pour s’intégrer à un groupe. Je maudissais soudain mon ainé canné et cherchais du positif aux chanteurs à doubles prénoms commençant ou finissant par François.

 

Je suis arrivé à l’âge adulte avec quelques certitudes. Qu’il fallait mieux être seul que mal accompagné. Qu’il n’y avait pas malice à se singulariser et qu’enfin les bons disques ne se trouvaient pas sous le sabot d’un cheval (même gagnant dans la dernière). Et Miossec, depuis « Boire » c’est un compagnon de route  qui ne m’a jamais déçu. Jamais eu un coup de canif dans le contrat. Sur le papier c’était simple : lui donnais ses chansons de galériens et moi, de mon coté, j’essayais par quelques mots de lui fournir une troupe d’esclaves à ses rimes et sa manière de dire. Des fois j’ai pensé qu’il me prenait pour un con mais je sais que lui aussi se perdait et que même dans ses moments là, cela surnageait largement au dessus de la ligne de flottaison du marché.

 

Le monde de Miossec c’est des thématiques sans manières, une ligne de conduite rigoureuse, de la gueuze que l’on aime aimer, une même salope ménagère qui s’est barré, des histoires  basées sur le quotidien qui abime chacun, avec des personnages plus préoccupés de savoir si leur carte bleu passera à la caisse plutôt que par la tournure de la couche d’ozone. Un poète qui s’entête à croquer des joueurs de troisièmes divisions, l’intérieur dévasté d’une maison ou le voisin de palier d’une tour HLM.

 

Clopin-clopant, en septembre de cette année, il nous livrait « Finistériens ». Quand on a déjà son parcours, il n’est pas rare de juger de la qualité d’un disque par un « bon » ou « mauvais » cru. Le temps allait-il tourner en vinaigre ce que l’on avait aimé hier. Plus ou moins vite. Et là, la concurrence pouvait se faire du mouron car même en cherchant bien : il n’y avait rien à jeter. Contractant comme peau de chagrin des textes, demandant coup de main à un copain musicien (et pas n’importe lequel) pour embellir sèchement d’un piano, d’une guitare, une voix oxydable. Après un Miossec devenu Miochette via un brest-of dispensable, le patron reprenait sa place à la table de « je ». Je pouvant devenir nous et les autres de notre espèce.

 

Partant grande voile sur la mer, pleins d’espoirs que l’on reconnaisse encore le génie dans ce maelstrom de vide, rencontre entre un français moyen qui a trouvé sa voie derrière un micro, ce qui ne le rend pas plus  à l’aise pour répondre à des questions et son serviteur éternel, moi en l’occurrence, trop heureux d’engager la conversation de toutes petites choses ponctuées de silences évocateurs et de digressions romanesques pour ne pas trop évoquer le fait que la mariée est belle.

 

Miossec : « Désolé pour le retard… »(déjà s’excuser pour ce genre de chose courante dans le milieu,  montre la différence entre un artiste médiocre qui ne s’excuse de rien et un homme ayant des principes de politesses)





Aucun souci… comme nous avons très peu de temps, j’aimerais savoir tout de suite si appeler son album « Finisteriens » c’était un coup régionaliste pour rattraper tous ces français qui n’ont pas voté aux élections européennes ?

Miossec : «Ce n’était ni un coup de publicité pour la région, ni un moyen de m’octroyer au moins 54 %  des français (rire). Sincèrement un titre d’album c’est toujours putassier. Mais c’est bizarre comme on va à la catastrophe, surement mais lentement. On y va et il n’y a même pas de panique à bord. Que ce soit individuel ou collectif.»




J’ai même l’impression que certaines personnes sont contentes d’y aller…

Miossec : «Avec la fleur au fusil (rire) ».





Pour moi ce disque, il aurait pu être chanté par le personnage que tu interprètes dans le court-métrage « Genoux blessé et l’homme Debout » ?

Miossec : « J’ai été nominé aux Oscar et j’ai reçu pleins de prix en Europe pour ce rôle et à la demande général je croule sous les propositions (rire). »




C’est le coté taiseux du rôle qui plait aux réalisateurs et aux jurys ?

Miossec : « Je pense ! Bon c’était un peu truqué car Canal + m’avait envoyé une vingtaine de scénarios sur l’appel d’offre « Ecrire pour Miossec ». »





 Comme pour le disque, tu étais plus dans l’émotion que dans la tirade ?

Miossec : «Déjà que j’ai du mal à apprendre les textes de mes chansons (rire)… Pour le disque c’est surement de la faute de Yan Tiersen. Je ne tenais pas à réciter le bottin cette fois ci. Je voulais laisser un peu de place à la musique.»




On n’est pas dans la formule à l’emporte pièce. C’est presque émotionnellement axé sur la souffrance ?

Miossec : «Ce n’est pas voulu. Je ne sais pas faire autrement. J’aime bien écrire, c’est plutôt jubilatoire pour moi. Quand cela ne va pas bien je ne peux rien sortir et quand je vais bien j’ai la pèche pour m’y coller. Mais c’est vrai, que lorsque je sors des mots c’est toujours du blues, du blues et encore du blues. » 





L’élégance de ce disque c’est paradoxal mais il vient des silences ?

Miossec : «L’élégance c’est encore Yann. Même s’il se fringue toujours aussi mal que moi. On est pathétique tous les 2. C’est peut être aussi l’âge qui aide… on n’a pas envi d’agacer. »




Quand on prépare un projet comme ça à quatre mains, il y a toujours une part de fantasme à imaginer le travail commun, qu’en fut il dans la réalité ?

Miossec : «Je ne pensais pas que nous serions 2 mais plutôt à bosser avec un paquet de gens. Avec un vrai batteur, un vrai bassiste et tout ça… du coup je me suis mis au piano et bizarrement les morceaux qui ont la touche Tiersen c’est moi qui les aient composés. Il y a de drôles de trucs qui sont passés de cette manière. Yann est complètement bluffant en multi instrumentiste. On a pas fais de réunions, de projets, de plan d’attaque. On ne savait pas du tout où l’on allait. »




C’est pas trop difficile de collaborer avec le Rémi Bricka de la Bretagne ?

Miossec : «Il n’a pas encore traversé l’Atlantique avec des skis donc ça va (rire).»





En lisant « L’Etat des Lieux » de Richard Ford, je me suis imaginé que tu pourrais facilement être le personnage principal  et que ton disque pourrait en être la BO ?

Miossec : « Attends, celui là je ne l’ai pas encore lu, mais des fois il m’énerve le Ford. Il y a toujours un peu de prétentions chez lui avec ses quadras séduisants… cela m’agasse. »




Bon, bhen je te laisse le lire pour en reparler. Un deuxième truc important sur ton disque, c’est qu’il est peut être ton album le plus « CGtiste » ?

Miossec : «Ouais… enfin… je sais pas… ouais » (Le Miossec au naturel, n’affirme jamais, réfléchi beaucoup, cherche la bonne formule pour esquiver la question… il est indispensable pour coincer le Miossec de rajouter une louche si l’on veut une phrase construite…)

Alors un disque engagé mais pas enragé ?

Miossec : «J’essaye de faire gaffe à ce que ce soit pas trop faux prolo de base qui pousse sa gueulante. Je m’applique aussi à parler des cols blancs. Avec tous les boulots que j’ai fais, je me suis rendu compte que la terreur chez les cadres moyens et supérieurs était plus présente qu’à celle des ouvriers. Les boulots les plus cool ce fut lorsque j’étais ouvrier car c’était ceux où il y avait le moins de stress. »




Dans le milieu de la chanson on peut être stressé ?

Miossec : «J’ai commencé ce boulot en pensant que ce serait super cool mais en fait c’est pas du tout le cas (rire). Y a des moments… surtout quand ton disque sort… quoi qu’on en dise où t’es impliqué dans une certaine crainte. Celle de savoir si à la demande générale il faut arrêter ce boulot (rire). Au moins c’est assez honnête car ce sont les gens qui décident si tu peux encore ramener ta fraise ou si tu dois passer à être chose. Etre un chanteur has-been qui persévère c’est terrifiant. »




Ce qui est terrifiant c’est qu’il ne s’en rend pas compte… il faut avoir un entourage assez fort pour lui dire la vérité. Alors toi vers qui te tournes pour juger de ton travail ?

Miossec : «Ma madame en fait. »




C’est le meilleur juge de peine ?

Miossec : «C’est surtout radical (rire). Comment te dire… Cela ne prend pas de gants (rire). Et en plus ma madame a une culture musicale qui ne se cantonne pas au rock indé. Elle n’est pas fan de quoi que ce soit et surtout pas de Miossec. Quand on s’est rencontré elle ne savait pas du tout ce que je faisais comme musique. Elle est allemande, pour elle un chanteur français c’était Arno (rire). »




En parlant de femmes, connais tu cette phrase de Georges Perros : « Il faisait d’elle ce qu’elle voulait ». Elle pourrait correspondre à l’image de la femme dans tes chansons ?

Miossec : «C’est très jolie… Fais gaffe j’ai un papier et un crayon : je pourrais la piquer… »

M’en fout, ce n’est pas de moi, mais les femmes dans tes chansons elles gagnent toujours à la fin ?




Miossec : «Ouais… c’est peut être que je ne me penche pas assez sur leurs cas. Je pense qu’il y a du carnage des 2 cotés. »




Il y a aussi ce truc assez rare, c’est qu’on ne peut retirer une chanson du tout ?

Miossec : «T’as remarqué : on n’a pas fais nos putes hein (rire). Le single radio c’était vraiment le dernier de nos soucis. Au concert de Douai, il  y avait un morceau qui marchait vachement bien, entrainant et haut la main gagnant à l’applaudimètre, mais en studio on s’est rendu compte qu’on ne pouvait pas sortir cette chanson (rire). »




T’es pas encore rodé au truc ! il aurait fallu la sortir en bonus sur une édition limité du disque !

Miossec : «Nan mais je n’aime pas ça. Je ne suis pas friand. C’est comme les disques live. Il y a suffisamment de merde qui sortent pour ne pas encombrer le marché. Sortir un « Extra truc machin » très peu pour moi. »




Comment s’appelait la chanson histoire de voir si on ne va pas la retrouver sur ton prochain album ?

Miossec : «Elle s’appelle « La Plaisanterie ». Et je te confirme que c’en était une très mauvaise (rire). »




J’étais à Douai pour ton concert, et je devais te remercier car c’était la première fois que je payais pour voir des répétitions…

Miossec : «(rire) C’est sympa. En tout cas c’est super jouissif d’aller en concert, quelque part au casse pipe, avec aucune personne du public qui sait ce qui va écouter. T’as pas un début d’applaudissement. C’est un vide sidéral entre chaque morceau. C’est le pied de faire ça. »





On a l’impression que tu recherches ce danger pour te motiver ?

Miossec : «Moi cela me fait rire. Sur cette tournée j’étais tellement décontracté. Les gens n’avaient pas cette idée : cela sonne mieux ou moins bien que sur le disque. Les paroles tu peux les changer. »




Tu peux les oublier aussi ?

Miossec : « (rire) Exactement ! Si l’envie t’en prend… tout le monde s’en fout. Le public sert trop à écouter des disques sur scène. »




Ta marque de fabrique c’est justement qu’on ne sait jamais à quoi s’attendre quand tu viens donner un concert ?

Miossec : «On vient me voir pour le meilleur et pour le pire. A une époque c’était catastrophique parce que c’était beaucoup trop… enfin… tu vois… Avec l’âge je fais vachement plus gaffe. »




En studio aussi il y a ce besoin de maitriser ?

Miossec : «Non… »




J’aurais aimé aussi que tu me parles de Dominique Brusson qui a une part importante de boulot sur l’album ?

Miossec : «Ho la vache… putain c’est cool de l’évoquer. A chaque fois que j’ai pu parler de lui c’était à moi d’écrire les articles. C’est un ami de Dominique A. C’est un copain de plus de 15 ans. A la base il était psy et mine de rien cela joue énormément en studio. Il a une gentillesse. Faire les prises de voix avec lui c’est un bonheur complet. Tu te sens entre de bonnes mains. T’es pas dans le coté studio casse couille. »




On peut donc dire que c’est un album que vous avez fais à 3, c'est-à-dire Tiersen, lui et toi ?

Miossec : «Largement, car même musicalement il a prolongé des idées de Yann. »




« Finisteriens » est encore un disque court, 11 pistes et pas une de plus ?

Miossec : «Sinon je trouve cela trop gavant. C’est un disque bref par gout personnel. Avoir un type qui baratine en français longuement, au bout d’un moment c’est chiant. Biolay va sortir un double album… ce qui est drôle c’est que j’ai écouté un extrait de 7 titres et je trouvais cela déjà un petit peu long (rire). Je me permets d’être aussi méchant que lui. Cela me fait toujours rigoler. »




Mais il n’est pas méchant avec toi Biolay ?

Miossec : «Ho… je pense qu’il a ses humeurs… »




Acceptes tu, maintenant que ta carrière est lancé (rire) de te considérer comme un chanteur ?

Miossec : «Ce sont les autres qui l’ont fait pour moi…. En fait c’est vrais que c’est un peu rentré… mais bon à chaque fois que j’écoute Chet Baker je me dis « ok Christophe, t’es qu’une merde » (rire). »





 Je voulais aussi savoir si lorsque tu auras ton petit cancer du colon tu continueras de chanter ?

Miossec : «Nan mais attends : du coup je m’y connais vachement plus en cancer du colon. C’est marrant que cela soit une affaire d’état.»




La tournée de « Finisteriens » va commencer très prochainement ?

Miossec : «J’ai une bonne bande de copains emmerdants (rire). Ca change tout. Y a personne qui tire la gueule. Si je dois partir sur les routes pour me faire chier autant que je reste à la maison. »




Pour finir, j’aimerais que tu parles un peu de SIAM, le groupe de ton pote Bruno Leroux, en te demandant en plus, au vu de la qualité de ses chansons, de l’aider encore et encore pour qu’il puisse sortir son disque.

Miossec : «On a joué ensemble dans la région. On essaye de l’aider un maximum mais ça a du mal à prendre car cela devient très dur de faire de la musique actuellement. Pourtant j’ai envoyé son disque à droite, à gauche, à tous les gens que je connaissais. »




C’est magnifique pourtant ce qu’il fait !


Miossec : «Ouais mais putain pour qu’une maison de disque se mouille au jour d’aujourd’hui c’est un enfer. »




Je vais te laisser, car je pense que tu as des occupations, en plus de chanteur, de personnage politique dans ton village ?

Miossec : « Détrompes toi : j’étais inéligible. Donc tout va bien (rire). J’attends 2012. »




J’aimerais bien t’avoir comme président.

Miossec : «Là je ne crois pas… déjà que la moindre émission de télé que je fais cela s’écroule (rire). »


Mardi 13 Octobre 2009 - 13:01



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