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Khaled - Liberté

Sortie le 30 mars 2009




Khaled, entre racines et devenir

Khaled - Liberté
Comme bien des artistes maghrébins, Khaled, qui a vu le jour un 29 février 1960 à Sidi El Houari, un ancien quartier judéo-espagnol d’Oran, a subi les influences de divers courants musicaux. Tour à tour, dès 1962, l'Algérie, fraîchement indépendante, a frétillé sur du twist, vibré au son psychédélique, du pop couleur Woodstock‑Wight, s'est trémoussée sur les riffs sauvages des guitaristes de Johnny Hallyday (il a donné un concert au Casino d’Oran en 1966) et Elvis Presley, dont les films battaient des records d'affluence que n'égalaient que les films « hindous », a chialé à cause des lamentos hispaniques de Joselito, le gosse espagnol à la voix d’or, et des ritournelles enamourées du rossignol brun égyptien Abdel Halim Hafez, a été charmé par les mélodies d'Idir le Kabyle, auteur de A Vava Inouva (1973), premier tube international africain, avant de s'amouracher du tempo reggae. Tout cela n'est pas tombé dans l'oreille d'un sourd, mais, bien avant de devenir le roi du raï, Khaled avait surtout un faible pour la chanson marocaine. Au début des années 1970, dingue du maestro El Alami (ex‑directeur de l'orchestre régional de Casablanca) et en hommage au miraculé richissime folklore du Maroc, remis au goût du jour par Nass El Ghiwane, il monte un groupe Noudjoum El Khams (Les cinq étoiles) qui tiendra le coup jusqu'en 1975, sur fond de conflit algéro‑marocain à propos de la question du Sahara occidental.

L’autre courant majeur, qui avait marqué « young » Khaled, est le gharbi, un genre typiquement oranais, né au carrefour d’une pluralité musicale et d’une cohabitation sociale et ethnique et, donc, d’un croisement entre mélopées égyptiennes, mélodies du cru et bouffées d’airs occidentaux. C’était de la world avant la lettre, avec ses figures emblématiques comme Abdelkader Khaldi (1896 – 1964), Cheikh Hamada (1889 – 1968), Cheikh Madani (1888 – 1954), Cheikh Bouras (1909 – 1959), pionniers du folklore oranais, Ahmed Wahby et Blaoui Houari, pères de la chanson moderne oranaise, M’hamed Benzerga et sa pédale wah-wah, et Ahmed Saber, vedettes du premier raï « rurbain », grandi entre asphalte et bitume.

Dans ce nouvel album, où il multiplie les mawwal-s (préludes vocaux, auparavant délaissés pour cause de standardisation imposée aux normes occidentales), l’auteur du planétaire Didi pioche dans ses souvenirs d’enfance et ouvre le livre de son adolescence, peuplé de ces artistes légendaires qui rythmaient la vie des quartiers populaires de la capitale de l’Ouest algérien, pour mieux retrouver les accents du terroir. Jusque-là, il n’avait fait que quelques clins d’œil aux joyaux du patrimoine en reprenant Bakhta, Wahrane Wahrane ou H’mama. Cette fois, il consacre un opus entier à un genre qui n’était pas encore encombré par des nappes de synthés envahissantes et des boîtes à rythme sans âme. Ici, le ‘oud (luth), instrument-roi de l’orchestre arabe, le violon à l’orientale, la flûte-ney chère aux soufis, le gumbri en vigueur chez les Gnawas, le guellal (percussion utilisée dans le raï traditionnel des Cheikhs et des Cheikhates) ou le hajhouj, issu des montagnes berbères de l’Atlas marocain, fraternisent idéalement avec des guitares, dont l’une est tenue par Martin Meissonnier, réalisateur du disque, des claviers fort discrets, une basse, un saxo, un accordéon ou une trompette. Entre demi-ton et quart de note, les chansons orchestrées, façon traditionnel, et enrichies par des cordes égyptiennes, dirigées par l’éminent Docteur Ayman Amboli et captées directement au Caire, rappellent que Khaled est avant tout, comme l’avait joliment défini Don Was, un chanteur de l’émotion. Il la transmet notamment à travers Bouya Kirani, Zabana, en hommage au premier condamné à mort exécuté pendant la révolution algérienne ou le bouleversant Papa, à la mémoire de son regretté père. Les amoureux du raï an 1980 de ses débuts, avec accordéon, prendront plaisir à réécouter en version quasi-unplugged le tonitruant Liberté ou le coquin Raykoum (il évoque une jeune fille pressée de se marier pour mieux divorcer pour vivre enfin tous ses fantasmes). Enfin, Khaled n’oublie pas le voisin marocain et son art de la transe, transcendé là par le gumbri et le hajhouj d’Aziz Sahmaoui (ex-voix principale de l’Orchestre National de Barbès)

Cependant, que serait tout cela s’il n’y avait pas cette voix majestueuse, à teneur élevée en modulations ? Elle est bel et bien présente et reste le plus beau des instruments. Elle est accrocheuse et entêtante, elle vrille l'espace, trace des arabesques imaginaires. Son timbre met dans chaque mot toute la douleur d’un amour contrarié (un des thèmes récurrents du raï), tout le poids de l'existence.

Cela nous ramène à une époque bénie où lorsque Khaled pousse la voix sur une scène, les femmes, en nage, lisaient dans son regard gourmand la promesse de toutes les libertés sexuelles qu'elles s'interdisent avec leur propre compagnon, tandis que les hommes buvaient le flot de ses mots, aussi verts que ceux de Bukowski et Miller réunis. On savait depuis longtemps que si Khaled a autant d'inventivité et brille dans les improvisations et l'interprétation, c'est probablement parce que selon le mot de Richard Dehmel, il « vit et crée en rut », une formule forte que l'on peut renforcer par cette envolée empruntée au poète Rainer‑Maria Rilke : « Au vrai, la vie créatrice est si près de la vie sexuelle, de ses souffrances, de ses voluptés, qu'il n'y faut voir que deux formes d'un seul et même besoin, d'une seule et même jouissance ». Celle qui mène vers les cieux du tarab, expression arabe désignant une émotion à son comble.

Au sujet de cet album, classique sans austérité et moderne sans concessions à tout formatage, Khaled dit la chose suivante : « Il revêt une touche toute particulière, avec une méthode de travail que j’aime particulièrement, en l’occurrence l’enregistrement en live ». On le croit sur paroles et musiques.

Mercredi 18 Mars 2009 - 13:56



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