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Les premières pages de "Passé sous silence" d'Alice FerneyPar Infos Jeunes France le Mercredi 1 Septembre 2010
Peu de destins individuels demeurent longtemps clairs par l'Histoire. Cet ensevelissement des noms et des hommes dans le pass parat plus injuste lorsqu'ils ont endur une guerre. Pourtant, cette convulsion historique, qui fait drame dans leur vie, ne change rien l'oubli promis aux hrosmes anonymes. Surtout si les braves combattirent pour une cause perdue, ou, pire, qui l'avenir ne donnera pas raison : moins lgitime que ne l'avaient dit leurs chefs. Le temps, dont ils furent la matire, passe autre chose, trouve ses fibres neuves. La passion de ce qui fut s'mousse. L'intrt s'estompe. La mmoire se polarise. La violence des vnements se dissipe. L'actualit renouvelle les objets de l'attention. La connaissance des tres - ce qu'ils ont fait, la manire dont ils l'ont fait - disparat. Combattre sans droger l'honneur ne peut relever de la pense qu'on a de la postrit. C'est le choix intrieur d'un homme dans un instant. Quelles que soient sa grandeur, sa souffrance ou sa consternation, elles seront oublies, comme le sont les affaires prives, qui par nature restent inaccessibles. Car les gestes minuscules, les penses, les sensations les plus profuses, les dsarrois, les peines, n'ont cours que par celui qui les initie, les prouve, et souvent les tait. L'ignorance du dtail personnel accompagne la mmorisation historique. Il est plus ais de consigner la guerre en gnral que la guerre d'un seul soldat.
Les mmoires familiales ne pactisent pas avec l'oubli. Ayant accs aux secrets intimes, elles les sauvegardent. Les descendants d'une ligne peuvent se rappeler un cheminement, une petite gloire, un tourment qui fut inutile, une torture reste ignore. Leur tmoignage rapporte ce qui fut subi et men par un homme. Pour un enfant l'coute, vierge de dfaites et de rcits, un parent dira : Ton grand-pre a eu la Lgion d'honneur titre militaire (il faut le prciser, car le prsent, si loign des circonstances et de la valeur des sacrifices, en galvaude les rcompenses). Ton grand-pre avait aussi telle mdaille, telle croix, qui rsument l'itinraire de son courage. Le monde ne connat plus grand-pre. Il y a des millions de grands-pres oublis, soldats qui dcouvrirent la guerre relle aprs avoir rv une guerre imaginaire. Ils criaient dans les embuscades, se tourmentaient d'avoir tu, pleuraient leurs compagnons morts. Un cadavre mutil, ils pressaient deux mains sur leur bouche. Ils sont morts. Chacun, pour l'Histoire, est englouti, dshabill dans l'norme chiffre des pertes. L'oubli est la grande vrit de l'Histoire : sa trappe la plus cruelle. Beaucoup de hros honorables, comme beaucoup de faibles, de lches, et mme de tratres, tombent dans l'oubli. La qualit ne fait rien l'affaire. Leur nom n'est plus prononc, connu ou crit par personne, alors mme qu'ils vcurent l'Histoire dans de si vives souffrances qu'elles mritent une commmoration nominative. Peu l'obtiennent. Sans doute faut-il, pour inscrire son patronyme dans les livres et les manuels, s'approcher au plus prs de l'Etat, dtenir ses secrets, ou bien tre l'Etat, le reprsenter aux yeux des citoyens et au sein du monde, connatre et se mler des questions qu'il traite. Tel est le cas des deux figures de cette histoire, le colonel et le gnral, qui dans le temps d'une fracture, d'un basculement qui devient cataclysme, aprs un clair de feu la tombe du soir, dans la lumire incertaine qui confond les chiens et les loups, s'affrontrent jusqu' ce que mort s'ensuive. Leur rencontre est un duel singulier et fatal. Les ides, les mots et les armes y tiennent une place gale. S'y mlrent le courage passionn d'un homme et la raison d'Etat, la conviction obstine d'un accus et la rancune d'un chef, la droiture d'un jeune officier et le machiavlisme d'un meneur politique, la puret d'un conjur et l'intransigeance d'une personnalit couronne par son pass. Deux caractres d'exception, l'un idaliste et l'autre raliste, se toisent avec la mme rigueur (et une non moindre vigueur) d'un bord l'autre d'un vnement tragique, dans une tourmente qui semble ne pouvoir trouver qu'une fin sanglante et partielle. Frres jumeaux aux extrmits d'un temps, ennemis dans le prsent, tous deux pareillement poux, pres, patriotes, officiers de l'arme au service de leur pays, intgres par ducation, aristocrates de l'esprit, mais qui n'atteignirent pas le mme degr de pragmatisme, s'opposent sur le terrain de l'Histoire qui se fabrique. La gomtrie et l'issue de cet nigmatique engagement d'un homme contre un autre s'enracinent dans les dernires convulsions de l'Empire, quand des formes qui semblaient naturelles deviennent intolrables. La tragdie que jourent le colonel Donadieu et le gnral de Grandberger, en marge de l'avance des choses du monde et sans jamais l'inflchir (l'un refusant d'y croire et l'autre tirant du jeu l'pingle de son pays), qui fut la fois extravagante et prosaque, insignifiante et emblmatique, appartient aux accidents de l'Histoire, aux crimes des temps rvolutionnaires, aux grands souvenirs de l'Empire, dans ce moment o il refuse de mourir, quand sur la Terre du Sud se rveille l'me d'une nation. Par les diableries d'un souverain outrag, par sa machination judiciaire (qu'une narration partisane a refoule aux bords du rcit qu'elle en donne, renvoyant la victime dans l'espace nbuleux d'une improbable folie), un homme est mort qui faisait honneur son pays. La salve a claqu dans l'air mouill de l'aube. Le peloton s'est retir pour toujours. Le silence d'une honte entoure ce sacrifice. C'est de cet pisode qu'il convient de faire la chronique, sans laquelle le temps pourrait le disputer la mmoire. Nouveau commentaire :
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