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Musique Tim Robbins : « Chanter est une autre manière de raconter une histoire »




La bio

1958. Naissance le 16 octobre à West Covina (Californie).

1992. Réalise son premier long métrage Bob Roberts. La même année, il décroche le prix d'interprétation masculine à Cannes pour The Player de Robert Altman.

1995. Avec Dead Man Walking, sa deuxième réalisation, Robbins signe un vibrant plaidoyer contre la peine de mort.

2003. S'engage en simple citoyen contre l'intervention américaine en Irak.

2004. Oscar du meilleur acteur dans un second rôle pour Mystic River de Clint Eastwood.

2010. Sortie de l'album Tim Robbins and The Rogues Gallery Band

LONRES

DE NOTRE ENVOYÉ SPÉCIAL

On connaît Tim Robbins l'acteur. Avec une quarantaine de films à son actif dont Short cuts ou Les évadés. On connaît aussi Tim Robbins le réalisateur. Son Dead Man Walking reste un des films les plus poignants contre la peine de mort. Tim Robbins est également auteur. Sa pièce de théâtre Embedded, a même été présentée au Théâtre du Soleil à Paris. Et racontait âprement l'histoire de journalistes embarqués dans l'armée américaine lors de la guerre en Irak.

Il faut désormais compter sur Tim Robbins chanteur et compositeur. Qui publie un très bel album hanté et introspectif (en gros, entre Dylan et Springsteen) ou plus enjoué à l'image du très Pogues Queens of dreams. Un disque produit par Hal Willner (Lou Reed) sur lequel figure Joan Wasser (Joan as a policewoman). Ou neuf chansons d'une rare sincérité.

Vous avez grandi au sein d'une famille de musiciens. Gil Robbins, votre papa, a même été numéro un dans les charts au début des années soixante avec son groupe folk, The Highwaymen. Même si vous chantiez et jouiez de la guitare dans votre première réalisation « Bob Roberts », on a envie de vous demander pourquoi si longtemps avant ce premier album ?

J'étais dans l'Oregon, il y a deux ou trois ans, en train d'essayer de monter un film. C'était la période où l'économie flanchait. J'avais englouti pas mal d'argent dans la préproduction du film lorsque j'ai compris que les financiers étaient de Wall Street. J'ai réalisé que j'étais dans le pétrin ! Je me souviens avoir passé une nuit entière éveillé, couché sur mon lit, dans ma chambre d'hôtel à me demander ce que j'allais fabriquer. Je me suis demandé ce que je regretterais si je venais à disparaître demain. Et je me suis rappelé que j'avais quelques carnets avec des chansons. La première chose que j'ai faite, chez moi, en rentrant de l'Oregon, c'est de réserver un studio à New York. J'ai pris ma guitare et enregistré une quinzaine de chansons. C'était en février 2008.

Et ensuite ?

Mon ami Hal Willner (Cet ancien superviseur musical du Saturday Night Life a collaboré avec Marianne Faithfull ou Allen Ginsberg, NDLR), que j'ai rencontré sur le tournage de Short Cuts m'a aidé à y voir clair. Je l'ai revu chez la veuve de Robert Altman lors du décès de Bob, et nous nous sommes rapprochés à nouveau. Il partait avec Lou Reed, qui interprétait Berlin, en Europe. Nous avons profité de deux jours off pour rentrer en studio. Nous avons enregistré neuf chansons en deux jours.

Vous venez de mentionner Robert Altman. On sait combien l'homme comptait à vos yeux. Ce disque est-il aussi une sorte d'hommage à Bob ?

Je n'y ai pas pensé en ces termes parce que toute ma carrière est un hommage à Robert Altman. C'est lors du tournage de The Player que j'ai vraiment pris du plaisir à apprécier le cinéma. Je travaillais non seulement avec un génie que j'admirais depuis tellement longtemps mais nous avons aussi étroitement collaboré et écrit des choses ensemble. Il m'a insufflé l'énergie et l'inspiration.

Pour quelqu'un qui se décrit comme un grand névrosé en tant que scénariste, vous vous débrouillez plutôt bien comme auteur de chansons. Et pourtant, vos textes n'ont pas le format traditionnel du couplet/refrain/couplet…

Un bon film fonctionne si les émotions qu'il véhicule sont honnêtes et si le récit est fluide. C'est la même chose avec les chansons. Il y a en tellement de chansons basées sur toutes sortes de techniques d'écriture qu'on apprend dans les bouquins, où on apprend la manière d'y glisser un refrain catchy… J'aime ce genre mais je ne me voyais pas écrire de la sorte.

Vous êtes plutôt dans le storytelling…

Pour quelqu'un qui est né et a grandi dans une famille où la musique était prise au sérieux, j'aurais trouvé irrespectueux de sortir un disque juste pour faire mon rock'n'rolleur.

La chanson « Time to kill » est extrêmement poignante. Quelle est son histoire ?

Je tournais The Lucky Ones (Film de Neil Burger sur le retour d'Irak de trois soldats américains-NDLR) à Grand Jonction, dans le Colorado. Un chouette tournage, j'avais ma guitare et mon harmonica. J'étais à Chicago. Sache que je déteste les chambres d'hôtel la nuit : alors qu'il y a tellement de choses à faire, rester vautré devant sa télé n'est pas le stimulant le plus créatif qui soit. Si tu fais un film, tu ne dois pas regarder la télé, mais sortir. Pour ressentir des émotions. Voir des gens. Aller au concert. Il se trouve qu'il y avait un club de blues mortel au coin de mon hôtel. J'y allais souvent, avec ma guitare, et je ne me faisais pas prier lorsqu'on me demandait de jouer. Pareil lorsque nous étions à Saint-Louis. Je débarquais dans un club et j'étrennais mes chansons. La plupart du temps, lorsque je suis dans un bar, il y a un vétéran d'une guerre… qui, inévitablement, va venir me parler. Dans ce club, alors que je tourne un film sur des vétérans, quelqu'un m'aborde. Et je réalise, en l'écoutant parler, qu'il a confiance en moi parce que j'étais contre la guerre. Il sait qu'il peut me parler librement. Ce qui n'est pas le cas avec sa famille.

Pourquoi ?

C'est ce que je lui ai demandé. Il m'a dit qu'il ne pouvait pas en parler parce qu'aux yeux de sa famille, John, c'est son prénom, est un héros. Il me raconte qu'il a tué des enfants, que c'était une erreur épouvantable alors qu'il adore les enfants… bref, tout sortait. Il était brisé, mais nous avons parlé pendant une heure et demie. Je me sentais honoré d'être, en quelque sorte, autorisé, à écouter ce qu'il me disait. Ça m'arrive souvent, très souvent. Même chose à Las Vegas, des soldats me parlaient spontanément. J'ai donc écrit « Time to kill » dans la foulée de ma soirée à Chicago. La plupart de ce qui s'y dit vient de sa bouche.

Vous avez chèrement payé votre engagement contre la guerre en Irak ?

On a pourri la vie de mes enfants à l'école pour me nuire, je les ai changés d'établissement. Et j'ai entendu bien des propos extrêmement désagréables à mon sujet même si les gens dans la rue continuaient à m'encourager. Ce qui m'a amené à la réflexion suivante. Lorsque vous ressentez une émotion – comme le fait d'être contre la guerre, par exemple –, vous n'êtes pas libre si vous gardez le silence : vous êtes un esclave. J'ai eu beaucoup de soucis à la suite de mon engagement contre la guerre en Irak. Les gens qui refusent de parler sont esclaves d'eux-mêmes parce que la vérité, c'est que dans mon pays, nous sommes libres de nous exprimer. Si vous ne parlez que lorsque vous ne courez aucun risque professionnel, vous n'êtes pas un homme libre. Et puis, je n'ai pas été jeté au goulag ni en prison.

On peut imaginer que le tournage de « Catch a fire », en Afrique du Sud, vous a aidé à comprendre toute la complexité du pays au point de terminer votre album par « Lighting calls », une chanson que vous dédiez à Nelson Mandela…

Bien sûr. La chanson fait d'ailleurs écho à ma rencontre avec l'homme. J'ai demandé à Nelson Mandela comment il était parvenu à éviter le conflit après la transition. Il m'a dit que la seule solution était, aussi, la plus difficile : il faut pardonner à son ennemi… sinon c'est le bain de sang garanti. Il faut avoir une sacrée foi après avoir été emprisonné autant d'années pour dire une chose pareille… Puis il m'a expliqué qu'il n'avait en rien inventé le concept : Jésus et Gandhi étaient passés par là. C'est tout simplement inouï !

Album Tim Robbins And The Rogues Gallery Band (Pias Recording). En concert le 20 octobre au Vooruit à Gand.

Mercredi 29 Septembre 2010 - 11:19



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