Connectez-vous S'inscrire

Neg’ Marrons - Les Liens Sacrés




Neg’ Marrons - Les Liens Sacrés
Leur parcours inspire forcément le respect : Au crépuscule des années 90, les Neg’Marrons ont amplement contribué à l’avènement du rap et du ragga en France au sein du Secteur A (Albums « Rue Case Nègre » en 1997 et « Le Bilan » en 2000). Puis, à l’aube de ce nouveau millénaire, ils sont allés enregistrer leur mémorable troisième album dans les plus mythiques studios de Kingston, en Jamaïque (« Héritage » en 2003). Ils ont collaboré successivement avec Passi, Wyclef Jean des Fugees, Perle Lama, Arsenik, Mr Vegas, Diam’s, parmi beaucoup d’autres.

Sur scène, ils comptent des centaines de dates à guichets fermés, de Dakar à la Nouvelle-Calédonie. Bref, lorsqu’on ouvre le dossier du ragga-hip-hop français, le nom du duo de Garges-Sarcelles est inscrit en première page, et en lettres capitales. À l’heure du lancement de leur quatrième album, une question subsiste pourtant: que reste-t-il aujourd’hui de cet opulent palmarès musical ? Le disque lui-même apporte une réponse indéniable: L’essentiel, et seulement l’essentiel.

L’essentiel, c’est d’abord la sève épurée d’une musique intemporelle qui irrigue ces dix sept nouvelles chansons. Ce nouvel opus, le premier depuis cinq ans, a été composé « comme si c’était le dernier » confie Jacky, « On ne sait pas de quoi serait fait demain, donc on s’est livré pleinement. La spontanéité fait toujours partie de notre façon de composer, mais cette fois, on a pris énormément de recul. Nous n’avons jamais autant retravaillé les mêmes titres, et nous n’avons pas hésité même à enlever certains morceaux. On est devenu plus pointilleux, et plus exigeant que jamais avec nous-même ». Avec un seul et unique morceau rap (« Nouvelle Epoque » featuring Arsenik et Pit Baccardi), le disque est un fastueux arc-en-ciel de couleurs reggae-dancehall, parfois très proche du style « roots » original de Bob Marley, ou parfois moderne comme le ragga détonnant de son fils Damian Marley.

On retrouve d’ailleurs ici Sly & Robbie, virtuoses jamaïquains de la basse et de la batterie, ayant joués avec Marley, Jimmy Cliff, Gainsbourg, Carlos Santana, Mick Jagger et qui aujourd’hui, ne se font jamais prier pour accompagner les Neg' Marrons. En outre, la majorité des titres furent mixés par Godwin Logie (Steel Pulse, Gregory Isaacs), puis masterisés entre Londres et New-York par des orfèvres comme Tom Coyne ou Kevin Metcalf. Probablement jamais un projet de reggae français n’a rassemblé autant de savoir-faire et d’énergies, et si les Neg’ Marrons chantaient en anglais, leur disque serait un client évident au Grammy Awards et au Mercury Awards. Mais exposer les talents français a toujours été une mission qui leur tenait profondément à cœur : il travaille avec leur éternel complice Djimi Finger et il sollicite aussi les musiciens reggae les plus doués de l’hexagone, tel Bost & Bim ou Stepper qui gravitent d’habitude derrière Horace Andy lors de ses tournées européennes. Au fil du tracklisting, on croise les voix de Cesaria Evora, Monsieur Toma, Admiral T ou Faya D avec qui ils collaborent depuis plusieurs années.

« C’est pour cela que l’album s’intitule « Les Liens Sacrés » précise Ben J, « Il y a certaines valeurs auxquelles nous sommes très attachés : La famille d’abord, que l’on évoque dans le morceau « A Nos Yeux», notre quartier de La Rue Case Nègre ensuite, et nos amis avec qui l’on partage la musique et beaucoup d’autres choses. On peut parler de « Liens Sacrés » avec le public aussi, qui nous soutient et ne nous a jamais lâché depuis presque dix ans. Sans oublier l’amitié entre Jacky et moi, qui est la base de tout, au-delà de la musique. Ça va plus loin que l’amitié : On se considère mutuellement comme des frères, ce qui nous permet de nous consacrer à d’autres projets plus personnels pendant cinq ans et de revenir ensuite avec une complicité intacte, la même énergie, la même fraîcheur. Si tant de groupes se sont disloqués dans le reggae français, c’est peut-être parce qu'il n’y avait pas ce lien sacré à l’intérieur du groupe. »

Sur le fond du discours également, les Neg’Marrons n’ont conservé que l’essentiel. Ils ont étayé ce militantisme enraciné dans leur conscience sociale, et approfondissent des thèmes toujours d’actualité. Ils adressent au gouvernement des pamphlets contre l’exclusion et la précarité (« C’est pas normal »), tout en incitant les démunis à prendre eux-mêmes leur destin en main (« Faut qu’on s’en sorte »).

Ils ont surtout doublé leur discours d’un activisme efficient, en participant bénévolement à des compilations pour la lutte contre le sida par exemple (Unisida). Jacky est actuellement le porte-parole de la nouvelle campagne institutionnelle pour inciter les jeunes à utiliser des préservatifs avec le morceau « N’y Pense Même Pas » (Featuring Sweety) qui inonde les radios et les télés antillaises depuis cet hiver. De son côté, lors de son dernier voyage au Congo, Ben J a débarqué à Brazzaville avec deux containers entiers de médicaments et de matériel médical. « Au-delà de nos textes, on voulait se lancer dans des actions concrètes » reprend Ben J. « A partir du mois de Mars, on entame une tournée de trente dates avec l’association « Débarquement Jeune » qui fait un gros travail à l’échelle national pour les jeunes de quartiers. On va faire le tour de la banlieue parisienne grâce à eux, et de nombreuses dates en province aussi.»

Lorsque leurs textes ne s’engagent pas pour des causes sociales ou humanitaires, les Neg' Marrons grattent leurs cicatrices à travers des textes violement introspectifs. Sur le titre « Il y a des Jours », ils relatent à cœur ouvert les doutes qui tourmentent parfois les artistes autodidactes, ceux qui comme eux, ont construit leur réputation à la force de leur corde vocale uniquement, sans passer par les cases « show bizness » et « télé-réalité » : « Ceux qui nous supportent savent très bien ce qu’ils veulent/ Neg' Marrons c’est dix ans de carrière, pas juste le temps d’un single/ J’ai jamais eu besoin de m’inventer une vie/ Demande avec qui je traîne si tu veux savoir que je suis ») Et s’ils vantent la fraternité et la solidarité des habitants de cités ( « A peu de choses près»), ils reconnaissent aussi avoir touché les limites de la vie de quartier:

« La rue a comme un goût d’amertume/ Tant d’illusions et d’apparences/ font couler les larmes de ma plume » chantent-ils sur le refrain de « L’encre du bitume ». Homogène et équilibré, l’album offre aussi quelques titres plus festifs: « On fout le feu », « L’Union » featuring Admiral T sur un tempo qui secouera les clubs et les salles de concerts de Pointe-à-Pitre au Congo, en passant forcément par le Cap-Vert (« Petites Iles » de Jacky, comme il le chante avec l’illustre chanteuse capverdienne Cesaria Evora). Après s’être enfermés pendant des mois en studio pour peaufiner ce nouveau disque, ils passeront l’été et l’automne à le défendre sur les planches.

Sur scène, ils seront cette fois accompagnés d’une équipe de musiciens minutieusement sélectionnés. Ils ont maintes fois prouvé par le passé leur habileté à animer des soirées « sound-systems », avec simplement deux micros et un DJ aux platines. Mais ils sont aujourd’hui arrivés naturellement à s’épauler d’une formation acoustique de haute voltige, un groupe capable de restituer en « live » leurs nouvelles mélodies, plus chaloupées et plus efficaces que jamais.

Bref, tout y est. Rien ne manque et rien n’encombre la parution de cet album millésimé sur lequel on pourrait discourir des heures sans parvenir pleinement à en saisir l’essentiel. Car l’essentiel finalement, avant tout, c’est de l’écouter. Comme les Neg’ Marrons le chante : « La musique ne s’explique pas, elle s’écoute, elle se danse, elle se ressent… »

Vendredi 12 Décembre 2008 - 00:36



Nouveau commentaire :

sur cette page