Connectez-vous S'inscrire

Rachid Taha - Diwan 2

Sortie le 16 octobre





Au cours des années 1950 et 1960, quand les parents rasaient les murs, s’excusant presque d’exister, certains artistes maghrébins avaient emprunté des noms occidentaux pour masquer leurs origines. Ce fut le cas de l’Algérien, originaire de Kabylie, Laïd Hamani, plus connu sous le pseudonyme de Victor Leed, un rocker qui avait fait les beaux soirs du Golf Drouot, ou du Berbère marocain Abdelghafour Mociane autoproclamé Vigon, une sacrée voix du r&b. D’autres, nettement plus nombreux, ont fait leur carrière à l’ombre des cafés tenus par leurs compatriotes, évoluant sur des scènes de fortune, soit quelques chaises autour d’une table où trônaient deux ou trois micros, de temps à autre parasités par de terribles larsens. Ils se nommaient Mohamed Mazouni, Ahmed Wahby ou Dahmane El Harrachi. Entre Bastille, Nation, Saint-Michel, Belleville et Barbès, le public, exclusivement communautaire, généralement masculin et préalablement informé par quelques lignes tracées sur une ardoise, venait applaudir les chanteurs annoncés. Cela se passait le vendredi et le samedi soir, plus une supplémentaire le dimanche après-midi.

Dans une ambiance embuée par la nostalgie et chauffée par la pression des demis, les clients -issus de cette population à part qui est pourtant une part de la population française - buvaient les paroles de ces musiciens qui leur ressemblaient tant. Comme beaucoup d’entre eux, ils exerçaient des travaux pénibles pendant la semaine et attendaient impatiemment le week-end pour s’enivrer d’un peu d’airs du bled. Parfois, ils passaient le samedi après-midi dans quelque salle obscure comme le Delta ou le Louxor, avec mini-concert en prime lors de l’entracte chocolatée, pour rêver, les yeux ouverts, au son de la voix d’un Abdel Halim Hafez susurrant, plein écran, des chants mélancoliques. Et puis, il y avait la radio ou le disque pour s’émouvoir au rythme des chansons d’Oum Kalsoum et aussi les scopitones pour repasser le film de sa vedette préférée.

C’est cette atmosphère de la culture de l’exil, et bien plus encore, que Rachid Taha nous fait revivre à travers un Diwân2, où la tradition, incarnée ici par l’orchestre de cordes du Caire et la mandole du virtuose Hakim Hamadouche, est à la fois respectée et renouvelée. Pionnier dans les années 1980, où l’immigré tenait déjà le rôle d’ennemi public numéro un, d’un rock arabe qu’il avait jeté comme un pavé dans le jardin des pourvoyeurs de préjugés, Rachid a toujours attesté de l’attachement à ses racines. Mais résolument moderne et souvent avec un déclic d’avance, il a su aussi, toujours en progressant, avec la complicité de l’ami de toujours, Sir Steve Hillage, réussir l’équilibre parfait entre le passé le plus précieux et le présent le plus abouti. En ce sens, Diwân2 s’inscrit idéalement dans le prolongement d’une architecture musicale, sans cesse en mouvement, esquissée déjà dans son premier album solo Barbès (1990).

En fouillant dans le grenier des parents, Rachid a déniché un introuvable comme Ecoute-moi camarade, un titre à chercher dans les replis les plus intimes de la mémoire immigrée, autrefois interprété par Mohamed Mazouni. A la fois conformiste (morale à quatre sous sur l’infidélité ou le mariage mixte) et dérangeant (le trouble à la vue d’une mini-jupe), Mazouni, retiré en Algérie depuis 1991, a traversé les années soixante avec son humour grinçant et son propos souvent opportuniste ou racoleur. Né le 4 janvier 1940 à Blida, il s’était imposé assez rapidement par un style tenant du yé yé remodelé façon algérienne, porté par des succès comme Chérie Madame ou Ya El Ghadi Bel Mini-jupe.

Poussant sa quête, cette fois dans les entrailles du bled, Rachid nous donne à entendre Rani M’Hayer et Mataouel Dellil, deux grands standards de la chanson oranaise composés, respectivement, par Blaoui Houari et Ahmed Wahby. L’Oranie de sa petite enfance est restituée également à travers un hommage à la gasba (flûte de roseau) et au guellal (percussion longiline), deux instruments qui ont accompagné les premiers pas du raï des regrettés Cheikh El Mamachi et Cheikha Rimitti. Ce raï des champs, dénommé aussi trab (signifiant à la fois terre et poussière), est bien rendu par Josephine et Aah mon amour, deux titres de sa composition au prononcé francarabe et à l’intonation rappelant ces fêtes dans les plaines exhalant une entêtante odeur de vignoble et de blé fraîchement fauché.

Rachid s’en revient à la médina de Barbès pour nous offrir deux magnifiques chants, Kifache Rah et Maydoum, naguère déclinés par Dahmane El Harrachi, auteur original de Ya Rayah et un des grands maîtres du chaâbi, le blues né dans la casbah d’Alger. Dans ce quartier cosmopolite, il n’oublie pas son voisin de palmier noir en reprenant Agatha, une des plus belles et plus intelligentes chansons, avec une bonne dose d’humour, jamais écrites sur le racisme, signée Francis Bebey.

Enfin, Rachid Taha n’oublie pas ses classiques en nous délivrant sa propre version de Gana El Hawa, rendue célèbre par le dandy égyptien Abdel Halim Hafez, et Ghanni Li Shwaya, popularisé par la diva Oum Kalsoum. Alors, si comme des milliers de personnes, vous aviez adoré le premier Diwân*, qui avait déjà réactivé un premier cercle de poètes disparus, qu’attendez-vous pour vous allonger sur cet exceptionnel Diwân2 ?

Mardi 3 Octobre 2006 - 21:53
sur cette page