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Robin Leduc

CONCERT LE 7 JUIN 2010 AU ZEBRE DE BELLEVILLE




Il y a des gens pour qui la chanson est un art mineur, une forme limitée, voire un moyen d’expression éculé et rétrograde. Il y a aussi des gens qui, sous prétexte de vouloir la vendre au plus grand nombre, ne la traitent plus que comme un vulgaire produit de série, déclinable à l’infini. Alors la chanson, forcément, éprouve parfois un méchant coup de blues ; car elle se sent bien mal considérée. Heureusement, il lui arrive aussi de tomber entre les mains de personnes généreuses et éclairées, qui savent l’aimer sans préjugés et la faire vibrer comme au premier jour. Robin Leduc est de ces bonnes âmes qui redonnent du cœur, de la verdeur et de la noblesse à la chanson, cette belle dame sans âge. Et aussi un peu de cette douce insolence dont elle ne devrait au fond jamais se départir.

Attention : Robin Leduc ne se prend pas pour un super héros ni pour un vengeur masqué. C’est un garçon qui écrit et chante à hauteur d’homme. Son album s’écoute comme une ode à la simplicité ; mais c’est une simplicité élaborée et imprévisible, à l’image de textes qui alternent ellipses poétiques et déclarations frontales, jouent avec le son des mots autant qu’avec leur sens, pour mieux se soustraire à la tyrannie d’un style. Ce disque regorge de chansons affûtées, qui hameçonnent l’auditeur sans recourir aux piètres appâts de la banalité. Puisant dans une vaste réserve d’instruments, leurs arrangements tirent aussi bien vers le rock dégraissé (Mauvais garçon, Ma dose de moral) que vers les pulsations africaines (Laisse moi passer, Mais qu’est-ce que ça peut faire), vers les grands espaces américains (Zudcott Song) que vers l’intimisme de la confession (Mes idéaux), vers la pop de classe internationale (Coin de rue) que vers les flonflons de quartier (Oraison du pavé). Ce juste foisonnement trahit une minutie chevillée au moindre geste, un amour du détail qui est l’apanage des grands artisans – pour s’en convaincre, il suffit d’écouter le soin infini apporté aux rythmes, un domaine trop souvent négligé par les chanteurs de chez nous.

La voix de Robin Leduc, elle, porte l’éloquence naturelle de ceux qui savent faire claquer une mélodie ou une phrase sans céder à la tentation de l’épate. Notre homme est un modeste travaillé par une forte ambition. S’il vise le meilleur, ce n’est pas pour se faire mousser, lui ; mais pour que ses chansons brillent de tous leurs feux. Bosseur acharné, il a l’élégance de gommer de sa musique toute trace d’effort, toute odeur de sueur. La réalisation de ce disque, le plus souvent solitaire et partagée entre plusieurs lieux (dont le Studio Garage du très accueillant Dominique Ledudal), lui a coûté six mois de labeur intensif. Mais seuls nous en restent aujourd’hui les fruits, éclatants, juteux et savoureux : quatorze titres à même d’étancher notre soif de chanson populaire et sophistiquée.
Rien ne prédisposait vraiment Robin Leduc à embrasser un jour le destin de chanteur en langue française. Sa naissance et sa petite enfance sur le continent africain, ses frasques adolescentes dans des groupes de rock ou encore son apprentissage de la guitare jazz dessinent la trajectoire d’un homme voué à traverser la musique en dehors des clous, à distance de toutes les écoles. Placé sous le sceau de l’esprit de découverte, ce parcours a pris une dimension plus initiatique à l’aube des années 2000. Robin Leduc apprend alors les secrets de la prise de son et de la réalisation musicale, les prodiges de la bidouille en studio. Pour lui, c’est une porte d’entrée supplémentaire vers les arcanes de la composition, dans laquelle il ne manque pas de s’engouffrer. Son goût pour la pratique multi-instrumentale – rien ne lui plaît davantage que de saisir et d’apprivoiser tous les joujoux sonores passant à sa portée – achève de le transformer en créateur autonome et en bricoleur savant.

Des aventures collectives sans lendemain et une expérience solo avortée repoussent pourtant l’heure de son épanouissement. Jusqu’à ce qu’il croise les routes du batteur Jean Thévenin, du claviériste Cyrus Hordé et du guitariste Valentin Montu, qui forment autour de lui les Pacemakers. Avec cette garde rapprochée, il enregistre un Ep en 2005, sillonne la France deux ans durant et retrouve la foi en ses talents de songwriter. "Avant de les rencontrer, j’avais presque abandonné l’idée de faire de la chanson, je m’étais recentré sur mes activités de réalisateur musical et d’accompagnateur, rappelle celui qui, en studio ou sur scène, a notamment secondé Revolver, Constance Verluca ou The Rodeo. Avec les Pacemakers, j’ai regagné de l’énergie et repris espoir". Ces trois bons éveilleurs ne figurent évidemment pas par hasard au générique du présent album, dont ils contribuent à nourrir l’ample nuancier stylistique et sonore.

Car des couleurs et des motifs, des vibrations et des humeurs, il s’en déploie un riche éventail tout au long de ce disque virevoltant, ouvert à tous les vents, courants d’air et autres alizés musicaux qui semblent balayer l’esprit vagabond de son auteur. Non pas que l’inspiration de Robin Leduc tourne en tout sens telle une folle girouette. L’éclectisme de ses choix répond d’abord aux exigences esthétiques que la musique elle-même lui a dictées. Ses chansons, il ne se contente pas de les écrire : il les écoute aussi. Prêtant attention aux vœux qu’elles déposent au creux de son oreille, il taille patiemment les parures sonores auxquels elles aspirent en secret, leur ajoute quelques ornements qui les mettront un peu plus en valeur. Ce sera une discrète surpiqûre de banjo ici (C’était drôle), quelques rubans de steel drum là (Mais qu’est-ce que ça peut faire), une couture de sax basse ailleurs (Tu montes et moi je descends), des chœurs un peu partout. Le tout avec ce mélange d’huile de coude, de science et d’imagination que ce mélomane sans barrière a aimé goûter dans le folk-rock déglingué de Daniel Johnston, Smog ou Silver Jews, la pop grand luxe des années 60, le tropicalisme stupéfiant des Brésiliens d’Os Mutantes ou encore la bouillante chimie de synthèse de l’afro-beat.

Avec Robin Leduc, la chanson de trois minutes sort ainsi de son pré carré, s’ébroue dans des espaces qui dépassent de loin le cadre restreint où on a encore coutume de la parquer. Dans ces belles perspectives fuyantes, on ne s’étonnera guère de croiser la silhouette de Fred Pallem, l’inlassable fureteur du Sacre du Tympan, venu brosser des arrangements de cuivres et quelques lignes de basse qui accusent encore les contours de l’ensemble, ou bien le batteur transgenre Steve Argüelles. Et l’on ne sera pas davantage surpris d’entendre Robin Leduc se reconnaître des affinités avec de prestigieux aînés qui, selon lui, ont éclairé son chemin. "Deux personnes m’ont vraiment marqué, qui m’ont donné le désir d’écrire dans ma langue : Dominique A, qui m’a permis de faire le pont entre le folk-rock indé que j’aimais et l’écriture en français, et JP Nataf, dont l’album Plus de sucre a été une révélation, un disque que j’ai énormément écouté et que je connais par cœur. J’ai mis du temps à aller vers le français, ma culture étant à la base essentiellement anglophone. Mais une fois que je suis vraiment entré dedans, ça a été très, très fort." Pas de doute aujourd’hui : avec ce disque, Robin Leduc peut légitimement s’inscrire parmi les forces de la chanson française libre – celle qui, peu soucieuse d’ouvrir un quelconque débat sur son identité musicale, a choisi de s’aventurer partout où ses désirs la portent.

Mercredi 19 Mai 2010 - 20:58



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