Connectez-vous S'inscrire

Rohff - Au-delà de mes limites




Aznavour, quoiqu'il fasse, reste un artiste. Raphaël, quoi qu'il fasse, reste un artiste. Johnny Halliday, quoi qu'il fasse, reste un artiste. Rohff, quoi qu'il fasse, reste un rappeur. Et le rappeur peut bien être doué, intègre, inspiré, novateur, viable commercialement, ça ne suffit pas. À la rigueur, on veut bien le comparer à un "poète urbain", l'horrible expression! Trop bruyant, trop coloré, trop pauvre, pas assez modèle. L'antigendre idéal.

Pourtant, Rohff, avec son nouvel album, le quatrième, un double, trente titres, "Au Delà De Mes Limites", mériterait de sortir du ghetto. Pas le sien mais celui de la conscience nationale. La presse rap a compris que Rohff était un phénomène, la locomotive d'un courant qui ne survit qu'en se réinventant en permanence. Et Rohff, loin devant tous les autres, avance, coûte que coûte, cherche, expérimente, se met en danger. Il avance. Mais une fois les connaisseurs convaincus, le vide. Dans un monde où n'existeraient plus les étiquettes, Rohff aurait déjà rendu visite au Ministre de la Culture pour recevoir une quelconque distinction, il serait régulièrement invité sur les plateaux télé, il répondrait aux questions des journaux quotidiens, des hebdomadaires familiaux. Plus âgé, on le coulerait dans la cire du côté du musée Grévin et, le jour de sa mort, Le Monde balancerait une nécro bien classe. Mais, en 2005, les étiquettes sont solidement collées. Rohff rappe. C'est déjà pas mal pour ce gamin du 94, d'origine comorienne, non? Il gagne très bien sa vie, roule en grosse cylindrée.

Il sort régulièrement ses disques, bénéficie d'une distribution conséquente. Mais reste juste un rappeur. Et le rap reste un style à part, pas de panthéon à signaler. C'est dommage. Car, sur ce disque ambitieux, hardcore comme introspectif, drôle comme profond, juste comme impulsif, Rohff démontre, une nouvelle fois, sa capacité à dépasser les codes. Ici, Dieu est grand et la réalité refuse de se travestir. Ici, le petit garçon solitaire et curieux parle à l'homme endurci et meurtri, père de famille. Ici, la vie s'exprime, avec le sourire, avec les poings serrés ou avec recul et apaisement. Après 18 années passées à se perfectionner, Rohff maîtrise désormais son art, son débit sait accélérer ou freiner, caresser ou frapper. "Le rap, c'est pas de la lecture. Il faut faire voyager l'auditeur, interpréter." dit-il. C'est exactement ça. La voix de Rohff accepte les mélodies, accepte les refrains, les constructions qui emportent, sa musique, il la pense, la conçoit, lui offre des formes multiples. Un beat bateau et un flow facile, pas son truc.

Si Rohff n'était pas un rappeur, on dirait que son nouvel album sait croiser les ambiances, que ses sons aiment la complexité, les chemins de traverse. Là où pas mal de ses contemporains se contentent de recettes éculées ou de formules paresseuses, Rohff, lui, prend des risques. Refuse de stagner. Il travaille dur. "Studieux en studio". Un véritable stakhanoviste, un stylo toujours à la main, un oeil et une oreille en permanence connectés. Il est le seul à savoir mêler un titre résolument rageur, dédié à l'indépendance forcenée (l'impressionnant "Seul Contre Tous") avec un titre à l'humour décapant ("Starfuckeuse" ou cet interlude yaourt où il joue les Américains, drôle!) ou avec une ballade (oui!), journée type d'un Rohff en pleine introspection, le très californien et aérien "Bonne Journée".

Mieux, Rohff est en quête de rédemption. Cet album, c'est aussi les balbutiements d'un être qui veut apprendre le pardon. Le Bien et le Mal, la lutte éternelle comme sur le saisissant "Fumer un Mec", où Rohff se dédouble: ange et démon. Au "on", Rohff privilégie désormais le "je". Lui qui bénéficie d'une réputation de mauvais garçon, a grandi et n'hésite plus à évoquer sa solitude ("C'est la solitude qui me fait avancer. J'ai toujours été un peu seul dans ma tête, même au milieu de la foule." avoue t-il), les trahisons, ses regrets, les disparus comme sur le poignant "Regrettés". Sans évidemment jamais baisser la garde. Pas fou non plus. Mais il se livre, plus qu'avant, et c'est en cela aussi que ce disque est autant réussi.

Ce "Au Delà De Mes Limites" est un disque dense, aux multiples entrées, disque actuel, qui a su digérer toutes ses influences, disque exigeant, disque personnel et populaire, il confirme ce qu'on savait déjà: Rohff est le leader du rap hexagonal. Bravo. Et après? Rohff est un artiste, qui préférerait certainement enflammer un Bercy qu'un gymnase en périphérie. ça viendra, aucun doute. Et si, demain, les banlieues devenaient des petits paradis terrestres, aux immigrés sympa et à la jeunesse bien élevée, au contexte social favorable et où la police ne ferait que déposer sur les pare-brises des contraventions anodines, Rohff écrirait encore. Parce que Rohff n'est pas seulement un rappeur. Mais un artiste, "celui qui a le sentiment de la beauté". Quitte à ce que cette beauté, parfois, verse quelques larmes de vérité.

Lundi 21 Novembre 2005 - 17:21
sur cette page